The Insider : géopolitique de la chambre à coucher

Dans The Insider, un membre d’une agence de contre-espionnage anglaise se voit confier une liste d’agents suspectés de trahison. Commence pour lui une enquête afin d’identifier le coupable parmi les cinq personnes figurant sur cette liste, dont sa propre femme. Soderbergh ne semble rien vouloir révolutionner avec ce petit film efficace, tendu et facétieux, mais la réussite un peu scolaire de l’exécution n’empêche pas d’y trouver malgré tout, comme souvent avec ce metteur en scène, des étrangetés et des effets de décalage, au niveau de la mise en scène comme de la narration. Il s’agit, semble-t-il, de rejouer le geste cinématographique de Présence, sorti un mois plus tôt : à savoir, et de manière très explicite, prendre prétexte d’un genre (le film de fantômes ou le thriller d’espionnage), afin de traiter quelque drame ordinaire (la névrose adolescente ou le couple).

Tout est fait pour que l’on passe un bon moment : le jeu vif des acteurs, l’ambiance réjouissante de quasi-huis clos agathachristien, la célérité du montage. Ce pourrait n’être qu’une autre production Netflix, maligne et classieuse. The Insider est un peu cela, et il est autre chose à la fois : un produit calibré, qui n’a de cesse de surprendre en creux.

Le film nous entraîne dans une intrigue dont les enjeux nous semblent limpides au premier abord, mais que Soderbergh et son scénariste s’emploient à embrouiller progressivement, avec, dirait-on, la résolution de nous perdre. Plus celle-ci avance, plus elle se révèle comme un prétexte à parler d’autre chose.

Tout en posant régulièrement la question éthique par excellence de la justification des moyens par la fin, le film s’amuse à alléger cet enjeu en nous présentant des êtres infantiles et nobles, cyniques et sentimentaux, acteurs d’événements aux implications gigantesques, par lesquels ils semblent pourtant moins dépassés que par leurs histoires d’amour.

Au tout début, le héros, joué par Michael Fassbender, retrouve un autre agent dans une boîte de nuit londonienne. Ce dernier lui confie une liste de traîtres potentiels, après quoi, rapidement, la discussion se fait plus intime, portant sur les problèmes conjugaux de l’informateur. Cet ajout, ce supplément normalement omis dans un film d’espionnage, où les individus (sauf pour les besoins de l’intrigue) parlent rarement de leurs petits problèmes domestiques, vient faire boiter la narration, tranchant avec l’ambiance de thriller d’espionnage mise en place par ailleurs avec brio.

Cette scène donne le ton ; elle est paradigmatique. La suite est du même bois : tout y est légèrement mais systématiquement décalé, et par là recentré sur la chose la plus importante, plus importante qu’une histoire de technologie volée susceptible de tuer des milliers de personnes ou de déclencher la troisième guerre mondiale, à savoir : la question du couple. Il y a dans ce film une facétie, qui ne manque pas de profondeur, consistant à mêler deux enjeux, l’enjeu conjugal et l’enjeu géopolitique, montrant ainsi où est le vrai problème, où se joue authentiquement le sort du monde.

Rendus à leur trivialité, leurs faiblesses, leurs névroses, à leur condition de super cadres du tertiaire, avec badges d’entrée, bureaux, réunions, petites ambitions carriéristes et amourettes de travail, les espions de ce film, s’efforçant de résoudre leur drame intime sur le dos de la grande Histoire, concentrent en eux l’anodin et le romanesque, le prosaïque et l’épique.

Mais ce décalage, qui fait toute la drôlerie et le charme de The Insider, loin de le porter vers la parodie, l’ancre étonnamment dans le réel. Il possède une consistance que n’ont pas ses semblables, peut-être en raison d’un usage moins systématique des focales longues et d’une attention au décor. Sans jamais rechercher le naturalisme, sans cesser d’être un pur objet cinématographique répondant parfaitement aux codes de son genre, ce dernier film de Soderbergh, avec ses cadrages mystérieux, ses champs-contrechamps inattendus et sa désinvolture narrative, déroute autant qu’il divertit.

Bande-annonce : The Insider

Fiche technique : The Insider

  • Titre original : Black Bag
  • Réalisation :
  • Scénario : David Koepp
  • Musique : David Holmes
  • Décors : Philip Messina
  • Costumes : Ellen Mirojnick
  • Photographie : Steven Soderbergh (crédité sous le nom de Peter Andrews)
  • Montage : Steven Soderbergh (crédité sous le nom de Mary Ann Bernard)
  • Production : Casey Silver et Gregory Jacobs
  • Société de production : Casey Silver Productions
  • Sociétés de distribution : Focus Features (États-Unis) ; Universal Pictures (International)
  • Budget : 50 millions de dollars
  • Pays de production : États-Unis
  • Langue originale : Anglais
  • Format : Couleur
  • Genre : Espionnage, Thriller
  • Durée : 94 minutes
  • Dates de sortie :
      • France : 12 mars 2025
      • États-Unis, Québec : 14 mars 2025
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3.5

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