Reims Polar 2025 : Le Royaume, cavale en terre hostile

Territoire livré aux luttes de clans et de partisans, l’île de beauté ne cesse d’inspirer les cinéastes. Après Borgo, plongée abrupte au cœur du milieu carcéral, et À son image, fresque tumultueuse d’un photographe de Corse-Matin, Le Royaume propose une incursion dans les guerres de gangs à travers le regard innocent d’une jeune fille curieuse cherchant à se rapprocher de son père. Dans ce premier long-métrage très incarné, Julien Colonna traite de la filiation et porte un regard tragique sur le cycle irrémédiable de la criminalité.

C’est dans ses souvenirs d’enfance, dans une Corse en proie au nationalisme, aux attentats et aux fusillades anonymes, que le réalisateur a puisé les sources de son film. Avec la plume sensible de Jeanne Herry, scénariste de Pupille et de Je verrai toujours vos visages, Julien Colonna raconte l’histoire d’un père et de sa fille qui, à l’occasion d’une cavale mouvementée, « tentent d’apprendre à se connaitre, à se comprendre et à s’aimer ». En délaissant l’intrigue policière et politique au profit d’un récit intime sur des vies brisées, toujours en sursis, Le Royaume compose une tragédie familiale émouvante.

Tel père, telle fille

La jeune Lesia mène une vie d’adolescente ordinaire. Elle profite de la plage et envoie des messages à son petit ami. Son quotidien insouciant bascule lorsque sa tante l’envoie loin du village, dans une grande villa habitée par des hommes, dont son père, Pierre-Paul, un chef de clan activement recherché par la police.

C’est à travers le regard curieux et innocent de Lesia que l’on découvre l’existence dangereuse et tumultueuse d’un gang en proie aux assauts d’un groupe rival. Dans ce milieu masculin, Lesia, d’abord mise à l’écart, écoute des conversations et observe à la dérobée pour percer les secrets d’un père taiseux. Plongée dans un monde régi par la violence, elle se retrouve à suivre les péripéties d’une guerre de pouvoir.

Alors que les attentats se multiplient, Le Royaume déploie avec beaucoup de sensibilité l’intimité grandissante entre un père et sa fille. La pêche, la chasse, les regards et les silences remplacent intelligemment le dialogue, jusqu’à ce que la parole se délie par une belle nuit étoilée. « Ce moment partagé, c’est notre royaume », affirme Pierre-Paul à sa fille.

Le royaume dont il est question n’est pas tant la Corse, mais plutôt une terre intime, composée de sensations, de souvenirs et de sentiments. De moments de paix, de partage et d’amour. Une forteresse, même éphémère, qui mérite d’être défendue par tous les sacrifices. Comme princesse de ce royaume, Lesia est protégée coûte que coûte par les membres du clan. Et bien qu’elle ressemble assez peu à son père, elle manifeste la même détermination, la même rage de vivre.

Par ce récit tissé autour du lien père fille, Le Royaume aborde un vaste panel de questions sur la réconciliation, la rédemption, la transmission et l’héritage de la violence dans un milieu façonné par et pour la criminalité.

Le cycle éternel de la vengeance

Loin des bandits féroces qui roulent sur l’or, les malfrats du Royaume restent des hommes fragiles qui payent à vie le prix de leurs actes. Julien Colonna tenait à exposer, au sein d’une véritable tragédie, « la machine de la voyoucratie », un instrument implacable qui broie indifféremment les brigands. Dès leur premier crime, ceux-ci sont déjà condamnés. Ne leur reste qu’une existence spectrale, de peur et de douleur, qui les hante constamment.

C’est ce qu’explique Pierre-Paul à sa fille. Lorsqu’il a décidé de venger, à l’âge de vingt ans, son père assassiné, il était déjà mort. Lesia aussi explore ce quotidien effroyable, entre fuite permanente, traque, descente de police et décès cruels d’amis proches. Prise au piège de cet engrenage infernal, elle devient une adulte auquel se transmet ce monstrueux cycle de la vengeance. Le couteau donné par son père, dans la première scène, afin qu’elle éviscère un sanglier mort, symbolise ainsi le triste passage de témoin vers un avenir sanglant.

De père en fils, ou en fille, la vendetta se transmet comme un héritage générationnel, un poids qui scelle le destin des descendants de malfaiteurs dès leurs naissances. Contre cette fatalité, l’innocence n’existe pas. Le Royaume ne fait cependant pas de ses personnages des victimes ou des martyrs sacralisés, simplement des individus qui doivent assumer leurs choix dans un monde impitoyable.

Fort de son traitement tout en délicatesse, de ses puissants liens familiaux et de sa peinture dramatique d’un territoire fatal, Le Royaume compose un premier long-métrage marquant, au charme brut, qui nous ouvre les portes du domaine gardé d’un réalisateur, auréolé du Prix Claude Chabrol au festival Reims Polar 2025.

Le Royaume – Bande-annonce

Le Royaume – Fiche technique

Réalisateur : Julien COLONNA
Scénario : Julien COLONNA et Jeanne HERRY
Interprètes : Ghjuvanna BENEDETTI, Saveriu SANTUCCI, Anthony MORGANTI, Andrea COSSU, Frédéric POGGI, Régis GOMEZ, Eric ETTORI, Thomas BRONZINI, Pascale MARIANI, Attilius CECCALDI, Ghjuvanni BIANCUCCI, Joseph PIETRI, Marie MURCIA, Alexandre JOANNIDES, Toussaint MARTINETTI
Directeur de la photographie : Antoine CORMIER
Chefs opérateurs son : Thomas GUYTARD, Niels BARLETTA
Cheffe Décoratrice : Louise LE BOUC BERGER
Casting : Julia CANARELLI, Oceéane COURT MALLARONI, Fanny de DONCEEL, VIGGIE
Cheffe costumière : Caroline SPIETH
Scripte : Marion BERNARD
1er Assistant réalisateur : Lucas LOUBARESSE
Cheffe maquilleuse : Julia FLOCH CARBONEL
Chef coiffeur : Emmanuel JANVIER
Régisseuse Générale : Dorothée ALLAIN
Directrice de production : Laurène LADOGE
Directrice de postproduction : Pauline GILBERT
Cheffe monteuse : Albertine LASTERA
Chef monteur : Yann MALCOR
Musique Originale : Audrey ISMAEL
Producteurs : Hugo SELIGNAC, Antoine LAFON
Société de production : CHI-FOU-MI Productions
Pays de production : France
Distribution France : Ad Vitam
Durée : 1h51
Genre : Drame
Date de sortie : 13 novembre 2024

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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