« Frankenstein, au nom du père » : la part de l’ombre

Dans le cadre de sa série « Les classiques de l’horreur », la maison d’édition Glénat poursuit son exploration des grands mythes gothiques, avec Frankenstein – Au nom du père. Après une relecture audacieuse du Dracula de Bram Stoker, les auteurs Marco Cannavo et Corrado Roi s’attaquent cette fois au chef-d’œuvre de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, un texte ô combien séminal de la littérature anglaise. Librement inspiré de l’œuvre originelle, cet album renouvelle le mythe tout en respectant les grandes lignes du récit.

Dans cette adaptation tirée au cordeau, Marco Cannavo choisit de centrer le récit sur la relation entre Victor Frankenstein et sa créature, un lien père-fils réinventé, traversé de rancœur, qui constitue le cœur d’une nouvelle interprétation où la douleur le dispute à l’incompréhension. Le créateur et sa créature, ennemis mortels, possèdent chacun des aspérités humaines et monstrueuses, à des degrés insoupçonnés. Le monstre se voit ainsi humanisé, doté de ses propres souffrances et mû par une quête de sens et de liens affectifs qui vont nourrir sa vengeance.

L’histoire se déroule en 1790, à Ingolstadt, en Bavière. Victor Frankenstein n’est encore qu’un jeune et ambitieux scientifique. Il rêve de redonner vie à la chair morte. Après avoir été influencé par le médecin Giovanni Aldini, qui parvient à provoquer des mouvements dans un cadavre décapité, Frankenstein s’enferme dans son laboratoire et parvient à rassembler les morceaux d’un corps dans l’espoir d’accomplir l’impossible. Mais une fois la vie insufflée à sa créature, celle-ci s’échappe, devient une menace et amorce une tragédie qui ne fera que s’accentuer.

Le roman graphique, mené d’une main de maître, opère une transposition subtile du mythe en l’ancrant dans des problématiques contemporaines : la quête de connaissance à tout prix, l’isolement social, l’ostracisme et la monstruosité comme miroir de l’humanité. L’accent mis sur l’aspect paternel et filial de la relation entre Frankenstein et sa créature donne lieu à une lecture plus intime et psychologique, mais aussi plus bien que perturbante. Car les porosités entre le Bien et le Mal, entre le progrès et l’abjection, entre l’humain et l’inhumain, s’avèrent nombreuses et ambiguës. 

Le dessin au noir et blanc, précis et poétique, insuffle à l’album une atmosphère oppressante – et sublime. Les ombres, les contrastes et la texture du trait participent pleinement à l’ambiance de mystère et de terreur larvée qui plane sur le récit. L’adaptation de Mary Shelley n’en est que plus réussie, puisque l’antagonisme central, chargé d’affects, est mis en vignettes avec un sens aigu de l’image… et de l’imaginaire. Effrayante, colossale, la créature suscite pourtant ce qu’il faut de compassion pour que le lecteur soit sensible à sa cause. Victor Frankenstein, quant à lui, brille par ses contradictions, entre génie scientifique et créateur impitoyable, longtemps incapable de prendre la pleine mesure de ses responsabilités.

Frankenstein – Au nom du père est une réussite totale, qui s’inscrit avec brio dans la lignée des adaptations de classiques littéraires par les éditions Glénat. Marco Cannavo et Corrado Roi parviennent à redonner toute sa force à l’histoire de Mary Shelley en l’adaptant à notre époque et en respectant l’essence du texte. À ne pas manquer.

Frankenstein, au nom du père, Marco Cannavo et Corrado Roi
Glénat, mars 2025, 112 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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