« Une histoire populaire du football » : l’épopée sociale et politique du ballon rond

Le football est un sport universel, le plus populaire au monde. Mais au-delà des terrains, des dribbles légendaires et des trophées soulevés, il porte en lui une histoire sociale et politique souvent méconnue. C’est cette épopée au long cours, encore en construction, que raconte Une histoire populaire du football, album signé Mickaël Correia, JC. Deveney et Lelio Bonaccorso, et paru suite à une collaboration entre les éditions Delcourt et La Découverte. 

À travers un récit foisonnant, cet album retrace les origines du football, ses transformations et ses luttes, en mettant en lumière les figures oubliées et les mouvements qui ont façonné ce sport en un puissant instrument d’émancipation. De l’Angleterre industrielle aux favelas brésiliennes, du combat féministe aux résistances face au nazisme, cette fresque qui ne dit pas son nom réhabilite la face cachée d’un jeu trop souvent réduit à son aspect mercantile.

L’histoire du football débute en effet bien avant l’ère moderne, hyper-médiatique et consumériste. Si le ballon rond trouve ses prémices dans des jeux populaires ancestraux, sa codification remonte à l’Angleterre du XIXᵉ siècle. Thomas Arnold, réformateur du système scolaire britannique, voit dans ce sport un moyen de canaliser l’énergie des jeunes et d’inculquer la discipline au sein des public schools. Mais c’est lors d’une fameuse réunion du 26 octobre 1863 à Londres que le football prend sa forme actuelle : onze représentants de clubs établissent des règles définitives, distinctes du rugby, posant ainsi les fondations du jeu que nous connaissons aujourd’hui.

Le football devient rapidement un outil d’éducation et d’encadrement social. Face à la misère ouvrière et aux fléaux de l’alcoolisme, du jeu et de l’oisiveté, l’Église anglicane investit dans la création de clubs pour occuper les travailleurs durant leur temps libre, en hausse avec l’instauration de la semaine anglaise. Ces équipes, souvent affiliées à des paroisses, structurent les journées des ouvriers et dirigent leur énergie vers des objectifs considérés comme « sains ». Mais alors que la passion pour ce sport grandit, la question du professionnalisme devient centrale : en 1885, après de vifs débats, la Fédération anglaise reconnaît officiellement le statut de footballeur professionnel. 

La décision répond à la menace des clubs du nord de créer leur propre ligue après avoir été sanctionnés pour avoir rémunéré leurs joueurs. Trois ans plus tard, William McGregor, dirigeant d’Aston Villa, fonde la Football League, premier championnat organisé, exclusivement réservé aux joueurs professionnels. C’est aussi l’époque où apparaissent les premiers transferts, chaque joueur devenant la propriété exclusive de son club.

Si l’essor du football accompagne l’évolution sociale de l’Europe, il n’échappe pas aux discriminations de son temps. L’ouvrage revient ainsi sur les pionnières du football féminin, notamment ces 14 équipes ouvrières qui, en pleine Première Guerre mondiale, disputent une coupe historique dont la finale se joue le 18 mai 1918. Pourtant, en 1921, la Fédération anglaise interdit aux clubs professionnels de prêter leurs terrains aux équipes féminines, freinant brutalement la progression du football féminin sous des prétextes fallacieux. L’accusation de détournement de fonds, portée contre certaines de ces équipes organisant des matchs de charité, suffit à marginaliser durablement le football féminin.

L’album revient aussi sur les discriminations raciales qui ont jalonné l’histoire du jeu. On y découvre notamment Arthur Friedenreich, fils d’un riche homme d’affaires allemand et d’une lavandière brésilienne noire. Malgré son statut social, il subit le racisme, qui se traduit sur le terrain par des gestes trop appuyés, parfois brutaux. C’est précisément lui qui, pour échapper aux violences adverses, perfectionne l’art du dribble, faisant de cette technique une arme à la fois tactique et politique.

Le ballon rond n’a pas non plus échappé aux tumultes de l’Histoire. En 1938, alors que l’Autriche vient d’être annexée par l’Allemagne nazie, un match symbolique oppose la sélection autrichienne à l’équipe du Reich. Matthias Sindelar, figure emblématique du football autrichien, défie le régime hitlérien en refusant d’honorer la victoire imposée aux siens. Il marque un but sublime et célèbre avec arrogance devant les officiels nazis, avant de décliner toute participation à la sélection allemande. 

L’après-guerre voit l’émergence des grandes stars du football mondial. Pelé et Garrincha incarnent le Brésil flamboyant des années 1950 et 1960. Pourtant, derrière la magie du jeu, l’ouvrage met en lumière les méthodes drastiques imposées aux joueurs. Lors de la Coupe du monde 1958 en Suède, l’équipe du Brésil est soumise à un encadrement quasi militaire : régime alimentaire strict, contrôle des déplacements, surveillance de la vie familiale et même un psychologue chargé d’évaluer la solidité mentale des joueurs. Pelé, jugé trop jeune, et Garrincha, considéré comme mentalement inapte à gérer la pression, sont d’abord mis de côté. L’histoire en décidera autrement, et les deux hommes deviendront des figures mythiques du football mondial.

Le livre s’attarde également sur l’enfance de Diego Maradona, gamin des quartiers défavorisés de Buenos Aires, jouant sur des terrains de fortune aux poteaux en bambou. De Boca Juniors à Naples, Maradona deviendra un symbole pour les classes populaires. Mais son parcours est aussi jalonné de controverses, notamment sa fameuse « Main de Dieu » contre l’Angleterre en 1986, acte de revanche d’un peuple argentin encore marqué par la guerre des Malouines. Le livre n’occulte pas ses démons, notamment son addiction aux stupéfiants, qui ternira l’image du joueur.

Une histoire populaire du football rappelle que ce sport demeure un espace de luttes sociales. Le combat pour l’égalité salariale des joueuses, porté par Megan Rapinoe contre la FIFA, prolonge le long combat pour la reconnaissance du football féminin. Dans un monde où le football est devenu une industrie pesant plusieurs milliards, où les clubs sont rachetés par des fonds d’investissement et des États, l’ouvrage rappelle qu’il fut d’abord et avant tout un sport d’émancipation. Le ballon rond a toujours été un miroir des tensions et des espoirs de la société. 

Une histoire populaire du football, Mickaël Correia, JC. Deveney et Lelio Bonaccorso  
Delcourt/La Découverte, janvier 2025, 144 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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