« À la poursuite de Jack Gilet » : satire historique

Le roman graphique À la poursuite de Jack Gilet, de David Ratte, voit le jour aux éditions Bamboo. Il offre une plongée aussi comique que cruelle à une époque où les tribunaux jugeaient… des animaux. Sur fond de satire historique, l’œuvre explore les absurdités d’un système judiciaire grotesque tout en développant des personnages singuliers.

« Écoute, Erold, un mulet normal sait qu’il finira dans une assiette un jour ou l’autre. C’est son destin. Il le sait et il l’accepte. Par contre, un mulet délinquant qui commet un méfait comme celui-là se doit d’être jugé, condamné et exécuté – pas abattu comme de la viande, mais puni comme un criminel. C’est une question de principe. »

Dans l’Amérique du début du XXᵉ siècle, les animaux accusés de « crimes » subissent des procès dignes des plus grands drames judiciaires. Jack Gilet, bourreau assermenté pour les exécutions animales, est un homme très occupé, non sans empathie, mais raillé par ses contemporains. David Ratte le dépeint comme une figure atypique, tiraillée entre son métier, qui lui vaut moqueries et ostracisme, et une humanité qui affleure souvent.

À la poursuite de Jack Gilet s’appuie sur des références historiques telles que le procès d’une truie ayant dévoré un enfant à Falaise, en France, en 1386, ou l’exécution de l’éléphante Mary en 1916 dans le Tennessee, dénonçant avec une douce ironie les failles d’un système où la justice se confond volontiers avec le spectacle. L’humour noir transparaît souvent dans l’album, par exemple lorsque Jack, en panne de voiture, se voit suggérer de voyager à cheval. Il répond laconiquement : « Les animaux ne m’aiment pas beaucoup. »

Outre Jack, David Ratte met en scène une galerie de personnages burlesques et profondément humains. Winifred, propriétaire d’une chèvre exécutée, est mue par le ressentiment : elle rêve de tuer Jack pour venger son animal. Cependant, leur relation évolue vers un rapprochement ambigu. Tom, un jeune prétendant au métier de bourreau « pour humains », apporte une légèreté comique, avec des remarques fusantes : il admire naïvement le « style français » de la guillotine et estime que la mise à mort attire… les femmes. On le verra aussi déclarer : « Avant, on pouvait se faire la main sur les Indiens, mais maintenant, c’est interdit. Heureusement, y a encore les nègres. »

Justement, la rencontre avec un vieil Indien persuadé que son heure est venue ajoute encore une touche surréaliste au récit. Cet homme aurait rencontré Sigmund Freud par le passé et lui aurait inculqué quelques principes qui ont guidé ses travaux. David Ratte entremêle ces faits et personnages et en tirent des situations souvent décalées. Ainsi, Jack, conscient de l’absurdité consistant à laisser des animaux sauvages en liberté, propose des solutions logiques (comme les enfermer pour éviter les drames), mais ses remarques le condamnent plus qu’autre chose.

Cette Amérique est à l’évidence malade. L’Union Chrétienne des femmes pour la tempérance s’oppose à la consommation d’alcool, qui mènerait à la misère, à la maladie, à la violence, à l’immoralité et à la prostitution. On lit ailleurs, sur la voiture : « C’est la volonté du Seigneur. Crois-tu que notre Sauveur ignore que les automobiles attirent les femmes de mauvaise vie et les danseuses de cabaret ? Crois-moi, l’odeur du pétrole livre les enfants du bon Dieu à la folie et à la dépravation ! » Et la mère de Jack, enfin, de dénier à son fils la force de caractère qui animait son père… lui-même bourreau.

À la poursuite de Jack Gilet brille par ses dialogues ciselés. La satire va bien au-delà des procès animaliers. Elle touche à la moralité, l’hypocrisie sociale, les sentiments humains… David Ratte nous offre une fresque drôle et cruelle, où l’absurde sert de miroir à nos travers. Les lecteurs riront souvent, grimaceront parfois et repartiront avec une meilleure compréhension des absurdités d’hier et d’aujourd’hui.

À la poursuite de Jack Gilet, David Ratte
Bamboo, janvier 2025, 128 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Fjord : La Grande Fureur des bien-pensants

"Fjord", Palme d'or 2026 de Christian Mungiu, suit une famille roumano-norvégienne accusée par les services sociaux d'un pays scandinave, entre conservatisme religieux et progressisme libéral. Un film ambigu et intelligent, mais un peu trop scolaire et démonstratif, qui questionne nos préjugés.

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.