« 2050 » : visions plurielles et dystopies croisées

Le recueil 2050 rassemble plusieurs récits graphiques, chacun signé par des auteurs différents. L’ouvrage, paru aux éditions Philéas, permet au lecteur de découvrir une mosaïque de futurs fictionnels, où l’Intelligence Artificielle, la manipulation génétique, le contrôle social, la marchandisation des êtres humains et la dégradation environnementale composent une toile de fond inquiétante et dystopique. 

Dans 2050, chaque récit est articulé autour de thématiques diverses et porté par des styles graphiques et narratifs singuliers. Les auteurs questionnent avec acuité un futur gorgé d’enjeux éthiques, politiques et philosophiques, qui préoccupent déjà en grande partie notre présent. Les thématiques déployées vont ainsi de la résurrection artificielle de grandes icônes culturelles à la robotisation de l’enfant et à la marchandisation du corps humain ; elles façonnent un tableau cohérent de mondes déliquescents, dans lesquels l’humanité est réduite à sa portion congrue et supplantée, pour partie, par les machines. 

Pour les personnages, le rêve d’un progrès technologique harmonieux s’évanouit devant la brutalité des rapports de force. Des IA littéraires trustent les premières places des classements de vente, des populations migrantes sont cryogénisées dans l’attente d’un hypothétique départ vers Mars, les enfants se commandent et se remplacent comme des meubles IKEA… Tout contribue à révéler les contradictions internes des sociétés futures. 

Les œuvres regroupées dans 2050 s’inscrivent dans la lignée de classiques dystopiques comme 1984 de George Orwell ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, mais aussi dans celle de créations audiovisuelles telles que Black Mirror. De même, elles rejoignent les réflexions contemporaines d’essayistes et de philosophes sur les conséquences de l’hyperconnexion, de la surabondance d’images et de l’aliénation consumériste. Plonger dans 2050 revient à explorer un éventail de scénarios qui, sans prétendre à une prophétie univoque, dessinent néanmoins les contours inquiétants de notre devenir collectif.

L’enfer est pavé de bonnes intentions

Dans le récit de Ponzio et Galandon, « Une histoire bio », les intelligences artificielles littéraires ont supplanté les écrivains humains, imposant une nouvelle norme de production éditoriale au nom de l’efficacité et de la rentabilité. La marginalisation de l’auteur, y compris face à des instances automatisées, est une métaphore puissante de l’obsolescence programmée de l’être humain face aux outils qu’il a lui-même forgés. Les récits de Gauckler (« L’Ange bleu »), De Metter (« Lux Aeterna ») et Martin-Ducoudray (« Tableau de chasse ») proposent une immersion dans des futurs où les corps, qu’ils soient humains ou animaux, réels ou artificiels, sont objets de manipulation, d’exploitation ou de marchandisation. Dans « Lux Aeterna », par exemple, apparaît la nécessité de mettre à jour une puce cérébrale pour pouvoir se rendre au chevet de sa femme malade, tandis que le monde est peuplé de robots domestiques et que des affiches publicitaires, ressuscitant Mickael Jackson ou Marylin Monroe, signalent la tendance à recycler le passé et à instrumentaliser la mémoire collective par le biais des modèles numériques.

L’ensemble de ces œuvres rassemble des corps hybrides, des identités brouillées et des rapports de force inégalitaires, dessinant un panorama cruel de sociétés aux abois. En explorant la militarisation, la marchandisation et la réification du corps, ces récits appellent à une réflexion éthique sur le destin des individus dans des structures sociales défaillantes. Le récit de De Rochebrune, « Go to Mars », propose quant à lui une fable glaçante sur la question migratoire, où l’Europe, incapable et réticente à accueillir des réfugiés, opte pour la cryogénisation comme solution fallacieuse. Le gel des migrants, leur mise en attente dans l’espace-temps, l’instrumentalisation cynique de vies humaines rappellent certaines pages parmi les plus sombres de l’Histoire. Une suspension mortifère, métaphore de l’inaction politique, et qui fait écho à la gestion contemporaine des flux migratoires et à la marchandisation du passage. Dans « Enfants de la batterie », de Mig, la fabrication industrielle d’enfants et leur utilisation comme sources d’énergie dénoncent le consumérisme et la logique productiviste, rendant hommage aux dystopies où l’homme n’est plus qu’un rouage, comme Matrix ou Le Meilleur des mondes.

Le recueil 2050 offre ainsi un tour d’horizon des craintes, angoisses et anticipations qui composent notre imaginaire collectif face à l’avenir. Les récits présentés interrogent en profondeur la place de l’humain dans un monde saturé de technologie, d’idéologies du progrès et de rationalisations marchandes. À travers la multiplicité des œuvres, ce volume interroge notre rapport à l’intelligence artificielle, à la militarisation, aux migrations, à l’exploitation des ressources humaines et animales, ainsi qu’à la prolifération des écrans. C’est aussi un appel à la vigilance, un rappel que la direction que prendront nos sociétés n’est pas écrite d’avance, qu’elle dépend de nos choix politiques, économiques et moraux. Ce miroir tendu vers demain arborent ainsi des éclats troublants, et qui interrogent notre présent.

2050, collectif 
Philéas, novembre 2024, 120 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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