En fanfare : un feel good movie de plus ?

Avec En fanfare, Emmanuel Courcol propose une fable moderne où la musique unit des mondes opposés, à travers le destin croisé de deux frères. L’émotion est là, au prix de quelques facilités.

À propos de son dernier opus, Emmanuel Courcol a déclaré vouloir à tout prix éviter la guimauve du feel good movie. L’objectif tenait de la gageure, tant son scénario est précisément celui d’une fable destinée à mettre du baume au cœur. Qu’on en juge : un chef d’orchestre de renommée internationale, apprenant qu’il est atteint d’une leucémie et que seule une greffe de moelle osseuse peut le sauver, découvre qu’il a été adopté et qu’il a un frère. Celui-ci habite dans le nord et a hérité d’une famille d’adoption d’un milieu populaire. Il trime dans une cuisine centrale et s’adonne le week-end à son hobby, tromboniste dans une harmonie municipale. Les deux vont se rencontrer, se comprendre et s’entraider : puisque Jimmy a sauvé Thibaut, Thibaut va amener Jimmy à prendre confiance dans ses dons musicaux, jusqu’à assumer la direction laissée vacante de la fanfare. Pardon, de l’harmonie. Tout cela s’achèvera en apothéose, dans un auditorium parisien.

Un synopsis qui a un petit air de déjà vu. Le duo de contraires est un classique du cinéma français, allant de Bourvil/de Funès à Pierre Richard/Depardieu, en passant par toutes les déclinaisons dont Francis Veber (La Chèvre, Les Compères, etc.) s’est fait une spécialité. Quant à la chronique sociale mise au service d’une ode à l’humanité, les Anglais en sont spécialistes, à commencer par l’emblématique The Full Monty, mais aussi quantité de longs métrages de Ken Loach, Mike Leigh ou Stephen Frears. Traverser la Manche a-t-il apporté quelque chose ?

Deux acteurs, une alchimie

Oui, un peu. D’abord concernant le duo, formé ici par Benjamin Lavernhe et Pierre Lottin. Le principe de base de ce type de paire était l’animosité première entre les deux frères ennemis, ceux-ci apprenant à s’apprécier au cours du film. Rien de tel ici : Thibault et Jimmy s’estiment immédiatement, passé le premier réflexe urticant de Jimmy. Emmanuel Courcol renouvelle donc un peu le genre.

Sur la question du déterminisme social, le cinéaste met d’abord les pieds dans le plat façon La vie est un long fleuve tranquille : que seraient-ils devenus l’un et l’autre en échangeant leurs familles ? Jimmy en conçoit de l’amertume et Thibault de la culpabilité. Chacun a ses faiblesses : Jimmy se sent limité par son milieu social quand Thibault a cette maladie pesant sur lui comme une épée de Damoclès. Déterminé à éviter les facilités du feel good movie, Courcol n’ira pas jusqu’à leur faire surmonter chacun leur talon d’Achille. Attention, spoiler : pour Thibault la greffe sera rejetée, quand Jimmy ne parviendra pas à gravir des échelons le plaçant au-delà de son harmonie municipale – cette greffe-là aussi refusera de prendre. Un autre pas de côté.

Dans ce contexte de comédie sociale, le duo Lavernhe/Lottin s’avère tout à fait convaincant : toujours juste, habité, fluide. On aimerait certes les voir dans un autre registre, mais on sait le milieu du cinéma réfractaire aux prises de risques… On passe avec indulgence sur leur totale absence de ressemblance physique, d’air de famille, pour se concentrer sur celui qu’ils nous jouent avec délectation.

La musique, c’est dans les gènes ?

Ce qui les réunit, c’est donc la musique. Ils sont pourtant à mille lieux l’un de l’autre, Thibault incarnant la musique savante quand Jimmy représente la musique populaire. Leur terrain d’entente va donc être le jazz, dont on dit souvent qu’elle est « la plus populaire des musiques savantes, ou la plus savante des musiques populaires ». Sur le sujet, le connaisseur déplorera quelques énormités : Clifford Brown n’est pas « un génie du piano », et ce n’est pas Ravel qui a introduit dans l’harmonie la 7ème et la 9ème (tout cela existe depuis Bach), pas plus qu’Errol Garner la quinte diminuée (qu’on écoute, par exemple Chopin).

Reste que le film parvient à faire passer l’émotion musicale, qu’il s’agisse de classique comme de jazz. Dont acte. Ainsi, dans la première séance, Thibault donne des indications très justes à ses musiciens, dont on ressent avec force la pertinence. Benjamin Lavernhe n’est pas pour rien dans cette transmission : il s’avère tout à fait crédible en chef d’orchestre à l’instar de ce qu’avait réussi Cate Blanchett dans le bien plus troublant Tár de Todd Field (où la cheffe d’orchestre mettait aussi du jazz une fois rentrée chez elle, tiens…). Saluons aussi la beauté de l’œuvre qu’on voit Thibault composer à son piano. On la doit au compositeur Michel Petrossian, qui a aussi choisi les pièces qui sont jouées, du Concerto n° 3 de Mozart au Aïda de Verdi. On en goûte pleinement l’intensité.

Lorsque Rose, la demi-sœur de Thibault, s’étonne des performances de Jimmy, elle se voit répliquer un méchant « la preuve que la musique, c’est dans les gènes ». Une affirmation d’une part hautement contestable, d’autre part qui a l’inconvénient d’autoriser des invraisemblances : Jimmy a l’oreille absolue, admettons, mais on a quelque peine à l’imaginer en collectionneur de vinyles de jazz, vu le milieu dans lequel il évolue. On comprend mal aussi son manque de confiance en lui face à une fanfare rudimentaire, lui qui est bien plus avancé musicalement. Convenons toutefois que ses dons génèrent quelques répliques savoureuses : ainsi lorsque Thibault improvise un contre-chant sur une chanson qu’ils entonnent face à la mer. « Horrible, la tierce, horrible », lâche Jimmy. Assez joli.

Le même type de force et faiblesse se retrouve au niveau de la fanfare. Tout enseignant en musique sait qu’il n’est pas réaliste d’obtenir de gens qui n’ont aucune formation musicale un tel Boléro, aussi juste, avec un son si homogène. Un travers redondant : qu’on se rappelle, par exemple, le film La Mélodie, où un gamin jouait parfaitement du violon en quelques mois… Mais là aussi, Emmanuel Courcol réussit de beaux moments à partir de cette idée, comme l’audition de chant de toute la fanfare dans les locaux de l’usine en grève.

Une chronique sociale assez convenue

Les pauvres ont mauvais goût, la preuve ils aiment Sardou et Johnny, mais ils sont chaleureux. Ce sont des alcooliques, particulièrement dans le Nord, désorientés si on leur réclame un verre de jus de fruits. Il règne entre eux une belle solidarité, qui n’exclut pas une certaine rudesse dans les échanges. Ils sont écrasés par les méchants patrons qui délocalisent. Leur loisir, c’est « foot ou fanfare ». Le héros, issu d’un milieu populaire, porte un prénom américain comme dans les séries. Quand on joue dans une fanfare, il y a encore plus bas que soi dans l’échelle culturelle : ceux qui pratiquent la country, chapeau de cow-boy sur la tête. Etc.

Sans qu’on puisse mettre en cause l’estime sincère qu’il porte à ces gens, force est d’admettre que Courcol ne fait pas l’impasse sur les poncifs. Il marche sur des œufs car on pourra fort bien l’accuser d’être méprisant, lui qu’on devine bien intégré dans le milieu parisien. Si l’on va sur ce terrain, mieux vaut, peut-être, assumer un caractère franchement subversif, comme le font Jérôme Deschamps et Maïa Makaieff avec Les Deschiens

Du côté des riches, on voyage beaucoup (les anywhere contre les somewhere), on est surbooké au point de ne pas avoir de vie sentimentale et sexuelle, on loge au Mercure. Et on n’a pas le permis, ce qui est du dernier chic. Puisque l’idée du cinéaste était de montrer les passerelles possibles entre les deux mondes pour peu que l’amour soit de la partie, il a croqué un Thibault ouvert d’esprit, qui aime aussi Dalida (« ça, c’est énorme ») et kiffe un numéro de rappeurs. Le portrait est un brin appuyé.

La tentation du pathos

Difficile d’émouvoir sans verser dans la facilité. Les frères Dardenne se surveillent constamment à ce propos. C’était bien l’intention d’Emmanuel Courcol, qui charge pourtant un peu trop ses héros : par exemple Jimmy a un grand cœur, au point de donner aux grévistes les restes de la cantine, ce qui l’amène à se faire licencier. L’histoire d’amour avec la vieille copine Sabrina (Sarah Suco), puis le rejet du greffon qui condamne finalement Thibault sonneront les glas de la belle ambition de sobriété du cinéaste. Jimmy pleure au volant, Thibault dépérit, les grévistes perdent leur combat, l’œil du spectateur se mouille. Et puis il y a la scène finale, le concert, cliché absolu du feel good movie, et pas sur n’importe quoi : sur le Boléro de Ravel, cliché absolu de l’œuvre émouvante par son ampleur montante. C’est efficace mais le chemin emprunté est des plus faciles. Convenons toutefois que Ken Loach comme Guédiguian (dont on n’est pas surpris qu’il ait co-produit le film) cèdent avec une certaine régularité à cette tentation-là.

Comme souvent dans ce type de projet estampillé « cinéma grand public de qualité », l’humour est de la partie. Ici, on appréciera les gaffes de Jimmy au début du film, ensuite lorsqu’il lâche « t’es mort » à un Thibault en sursis, rectifiant d’un « j’veux dire, t’es foutu ». Certaines scènes sont assez réussies, comme celle où les rôles s’inversent quand Jimmy donne des cours de direction à Thibault au volant de sa voiture. Et les séquences de répétition de la fanfare ne manquent ni de sincérité ni de sel, les grandes gueules rivalisant dans la bonne humeur générale.

* * *

Pas de doute, En fanfare est bien un énième feel good movie, dans la lignée du précédent opus du cinéaste Un triomphe. Ceux que le genre enchante devraient y trouver un plaisir complet. Les autres tiqueront un peu, beaucoup, à la folie ou passionnément : tout est une question de curseur. Comme ils ne sont pas les plus nombreux, gageons que le film d’Emmanuel Courcol devrait trouver son chemin en salles.

Bande-annonce : En fanfare

Fiche Technique : En fanfare

Réalisation : Emmanuel Courcol
Scénario : Khaled Amara, Emmanuel Courcol, Oriane Bonduel, Irène Muscari et Marianne Tomersy
Avec : Benjamin Lavernhe, Pierre Lottin, Sarah Suco…
Décors : Rafael Mathé
Costumes : Christel Birot
Production : Marc Bordure et Robert Guédiguian
Photographie : Maxence Lemonnier
Son : Pascal Armant, Niels Barletta et Sandy Notarianni
Montage : Guerric Catala
Sociétés de production : Agat Films & Cie – Ex Nihilo, France 2 Cinéma, et 3 SOFICAs
Sociétés de distribution : Diaphana Distribution (France) ; Filmcoopi (Suisse romande)
Avec la participation de : Khaled Amara
Distribution France : Diaphana Distribution
Date de sortie : 27 novembre 2024 en salle | 1h 44min | Comédie, Comédie dramatique, Drame

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3

Festival

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Jérôme Duvivier
Jérôme Duvivierhttps://www.lemagducine.fr/
Chanteur et enseignant en jazz, j’ai une deuxième passion : le cinéma. Un lointain atavisme familial peut-être, puisque Julien Duvivier était mon grand oncle ! Mes critiques sont plutôt des analyses car ce que j’aime avant tout c’est exprimer tout ce qu’il y a à tirer d’une œuvre. Ces analyses sont volontiers descriptives pour que le lecteur puisse revivre le film. Mes héros en cinéma ? Ils sont nombreux et aux quatre coins du globe. Liste non exhaustive ! D’est en ouest, chez les cinéastes vivants : Hamagushi, Bong Joon-ho, Lee Chang-dong, Rasoulof, Nuri Bilge Ceylan, Pawlikowski, Skolimowski, Cristian Mungiu, Béla Tarr, Milos Forman, Kaurismäki, les Dardenne, Jonathan Glazer, Ruben Östlund, Lars Von Trier, Pedro Costa, Jodorowsky, Iñarritu, Francis Ford Coppola… Et chez les anciens : Kurosawa, Ozu, Eisenstein, Kalatozov, Tarkovski, Satyajit Ray, Kiarostami, Murnau, Fassbinder, Fritz Lang, Dreyer, Fellini, Pasolini, Chantal Akerman, Agnès Varda, Bresson, Renoir, Carné, Buñuel, Hitchcock, Kubrick, Bergman, Raoul Ruiz, John Ford, Orson Welles, Buster Keaton, Chaplin… Des chefs d’oeuvre ? "Le voyage à Tokyo", "Barberousse", "Le cuirassé Potemkine", "Quand passent les cigognes", "Nostalgia", "M le Maudit", "L’aurore", "Fanny et Alexandre", "Jeanne Dielman", "Le Bonheur", "Au hasard Balthazar", "L'année dernière à Marienbad", "Le procès", "L’homme qui tua Liberty Valence", "Vertigo", "Le Parrain", "Les harmonies Werckmeister"…

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