Les Œillades 2024 : Jane Austen a gâché ma vie de Laura Piani, Love and Friendship

En compétition au festival Les Œillades d’Albi, Jane Austen a gâché ma vie, premier long-métrage de Laura Piani, esquisse le délicat portrait d’Agathe, une libraire trentenaire célibataire qui se rêve écrivaine. Un personnage romanesque touchant embarqué dans une course au bonheur ayant le visage flou de l’incertitude, interprété avec mélancolie par Camille Rutherford, et dont les espoirs sentimentaux, façonnés par la littérature britannique de Jane Austen, sont mis à mal par la monotone réalité.

Dans ce premier long-métrage, Laura Piani joue avec les codes de la comédie de mœurs à l’anglaise pour raconter la quête d’un désir inavoué vers son accomplissement intime. Célibataire trentenaire et dépressive, Agathe croit encore au mythe du prince charmant. Elle aspire à vivre une histoire d’amour aussi vibrante que celles décrites dans les romans de Jane Austen. Hélas, la réalité se montre bien souvent décevante face aux promesses enchantées de la littérature. Travaillant dans la librairie parisienne Shakespeare and Co., la jeune femme nourrit en secret l’ambition de publier son premier roman. Encouragée par son collègue et ami Félix qui remarque son potentiel créatif, elle intègre une résidence d’écrivains de deux semaines à Bath, en Angleterre. Confrontée à ses doutes, Agathe se lance à corps perdu dans un voyage initiatique qui va l’amener à réaliser son rêve d’écriture, mais aussi la révéler sur le plan amoureux.

Au cœur de Jane Austen a gâché ma vie réside d’abord la tendresse amusée avec laquelle Laura Piani filme cet alter ego joyeusement chaotique, délicieusement piquant, qui, face à l’élan romanesque de sa conscience, se crispe de peur à l’idée de souffrir à nouveau et préfère se réfugier dans l’illusion heureuse de la solitude. Ici en effet, l’extrême pudeur de la vie intime et des désirs naissants d’Agathe, dialogue à la fois avec l’ironie et le romantisme politique de la littérature de Jane Austen, dont la plume est notamment réputée pour avoir déconstruit les impératifs sociaux. Cédant par curiosité aux avances de Félix qui brise soudain leur amitié ordinaire en lui déclarant sa flamme, la jeune femme, lasse de fantasmer sur son verre de saké, incapable d’écrire une seule ligne de son roman, va cependant répondre au coup de foudre du bel Oliver, héritier de la famille de l’auteure d’Orgueil et Préjugés, à la fois chevalier servant et sex-symbol british, troublant sosie de Hugh Grant. Il y a ensuite une beauté simple dans les contours harmonieux de ce triangle amoureux, dans les marivaudages qui ne se prennent jamais vraiment au sérieux, venus panser les plaies d’un deuil profondément enfoui et ravivé à plusieurs reprises lors de gags qui font leur petit effet.

Aux côtés de Pablo Pauly et Charlie Anson, tous deux impeccables dans les rôles de ces irrésistibles séducteurs, la charmante Camille Rutherford (Nos vies formidables, Felicità, Rivière) insuffle une mélancolie affectueuse à son personnage lunaire, insolent, superbement décalé, lequel ne peut s’épanouir qu’en quittant la grisaille monotone de sa zone de confort pour aller côtoyer d’autres âmes en peine, et affronter en personne les ruines du passé qui habitent l’élégant manoir familial de Jane Austen. S’il a tendance à caler à mi-parcours lorsque la réalisatrice tente un virage plus appuyé vers un trop-plein de références aux comédies romantiques britanniques des années 1990, ce premier film plein de fraîcheur demeure néanmoins incarné par le paysage de la campagne vallonnée anglaise, et porté de bout en bout par l’étrangeté poétique et le regard tourmenté de Camille Rutherford. Sans bouder le caméo final du vénérable documentariste Frederick Wiseman, récitant un poème de toute beauté. Une jolie réussite. Sévan Lesaffre

Jane Austen a gâché ma vie – Bande-annonce

Synopsis : Agathe a autant de charme que de contradictions. Elle est célibataire mais rêve d’une histoire d’amour digne des romans de Jane Austen. Elle est libraire mais rêve d’être écrivain. Elle a une imagination débordante mais une sexualité inexistante. La vie n’est jamais à la hauteur de ce que lui a promis la littérature. Invitée en résidence d’auteurs en Angleterre, Agathe devra affronter ses peurs et ses doutes pour enfin réaliser son rêve d’écriture… et tomber amoureuse.

Jane Austen a gâché ma vie – Fiche technique

Réalisation et scénario : Laura Piani
Avec : Camille Rutherford, Pablo Pauly, Charlie Anson, Annabelle Lengronne, Liz Crowther, Alan Fairbairn, Lola Peploe, Alice Butaud, Roman Angel, Frederick Wiseman, Pierre-François Garel…
Production : Gabrielle Dumon
Photographie : Pierre Mazoyer
Montage : Floriane Allier
Décors : Agnès Sery
Costumes : Flore Vauvillé
Musique : Peter von Poehl
Distributeur : Paname Distribution
Durée : 1h34
Genre : Comédie dramatique
Sortie : 22 janvier 2025

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.
Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.