Cinemania 2024 : Jouer avec le feu – Flamme noire contemporaine et indispensable

Voilà l’exemple même d’une œuvre forte et intelligente qui s’empare d’un sujet abrasif au possible – polémique même – et le traite avec une efficacité et une sobriété qui confinent à la perfection. Jouer avec le feu est un film nécessaire, en plus d’être éminemment contemporain. Porté par trois acteurs en état de grâce, ce drame feutré concentré sur un noyau familial à trois têtes privilégie les silences et les regards sans pour autant négliger la démonstration. Il nous serre la gorge et nous émeut, tandis que ce glissement progressif d’un fils vers l’extrémisme, sous les yeux d’un père impuissant, devrait être montré dans les écoles tant il est objectif, intense et frénétique. Les sœurs Coulin réalisent là un long-métrage puissant et indispensable.

Synopsis : Pierre élève seul ses deux fils. Louis, le cadet, réussit ses études et avance facilement dans la vie. Fus, l’aîné, part à la dérive. Fasciné par la violence et les rapports de force, il se rapproche de groupes d’extrême-droite, à l’opposé des valeurs de son père. Pierre assiste impuissant à l’emprise de ces fréquentations sur son fils. Peu à peu, l’amour cède place à l’incompréhension…

Troisième long-métrage des sœurs Coulin après le remarqué et intéressant 17 filles, suivi de Voir du pays, Jouer avec le feu devrait être le film de la consécration pour la sororité. Elles adaptent un roman qui avait fait grand bruit dans le monde littéraire en 2020 : Ce qu’il faut de nuit. Si le sujet laissait penser à une plongée au sein des groupes d’extrême droite française à l’instar de Chez nous ou Un français, le film se veut davantage être un réceptacle des conséquences des idéaux proches du fascisme sur une famille. Et on ne quittera d’ailleurs pas ce noyau familial durant deux heures, comme hypnotisé par la chute progressive d’un fils sous les yeux de son père impuissant.

Un sujet délicat et une thématique terriblement d’actualité qui accouche d’une œuvre d’une force rare et qui ne souffre d’aucune scorie notable. Mieux, Jouer avec le feu va se révéler un long-métrage nécessaire, du genre de ceux qu’on montre dans les écoles en prévention ou qui nourrit les débats télévisés. Un film indispensable et déchirant qui démontre avec justesse, objectivité et efficacité les ravages des doctrines extrémistes sur les jeunes. On verra tout à travers les yeux du père et la démonstration n’en est que plus implacable et effrayante.

Muriel et Delphine Coulin ont eu la bonne idée de confier le rôle principal à un acteur de très grande envergure. Vincent Lindon était en effet le candidat idéal au vu de sa personnalité pour incarner cet homme. Avec son intensité de jeu habituelle, il nous bouleverse dans le rôle de ce paternel qui perd son fils sans parvenir à le rattraper de la bêtise et de la toxicité de ses fréquentations. Le glissement est subtil, adroitement dépeint. Et la progression vers la tragédie n’en est que plus édifiante et tétanisante. En face de Lindon, elles font un joli doublé en confiant le rôle du fils charmé par les ultras à Benjamin Voisin dont le début de carrière s’apparente à un sans-faute incroyable. Il est bouleversant et tellement crédible. Le film joue beaucoup sur les regards, les gestes, les silences et tous deux se montrent redoutablement bons à cet exercice. Ils offrent une confrontation sous tension et chacun s’avère d’une justesse incontestable dans cette partition à deux. Sur un tel sujet, la moindre faute de jeu aurait pu être fatale au film et on n’en compte pas une seule.

Au plus près des visages, favorisant les plans rapprochés pour sonder les âmes et les cœurs, les images des cinéastes sont âpres et nous immergent au sein de cette famille monoparentale brisée par cette direction nocive que prend l’un des deux fils. Chaque séquence fait monter l’inexorable d’un cran avec précision. L’engrenage est palpable et on en vient à prier pour que l’impardonnable ne se produise pas. Le contexte social et sociologique en toile de fond donne des clés de compréhension et jamais le film ne juge ou ne punit ses personnages. Il les rend simplement à leur propre humanité. Certaines tirades nous déchirent le cœur et les larmes ne sont pas loin sur la fin devant ce drame du quotidien qui pourrait devenir celui de tant de familles.

Sans être véritablement un suspense, Jouer avec le feu nous colle pourtant à notre siège. On est certes ému souvent mais aussi révolté parfois malgré les explications psychologiques et sociales offertes au spectateur pour chaque personnage, y compris celui de Fus. Le film ne condamne rien, il expose. À nous, spectateurs, d’en extraire la sève alarmiste et de prendre ce long-métrage engagé sans le vouloir comme un rappel. Un rappel indispensable que les idées fascistes détruisent au-delà des mots et des journaux télévisés, jusque dans les foyers et que cela n’arrive pas qu’aux autres. Malgré son titre, voilà un film glaçant et édifiant ; surtout un choc cinématographique utile et engagé même s’il semble s’en défendre de par ses choix narratifs au cœur de l’intime. Quant à la séquence d’épilogue, loin d’apaiser et de répondre à nos attentes, elle nous laisse dans un état d’incertitude prouvant que lorque la graine est plantée, il semble difficile de la déraciner…

Bande-annonce – Jouer avec le feu

Fiche technique – Jouer avec le feu

Réalisatrices : Muriel et Delphine Coulin.
Scénaristes : Muriel et Delphine Coulin d’après l’oeuvre de Laurent Petitmangin.
Production : Curiosa Films
Distribution: Ad Vitam.
Interprétation : Vincent Lindon, Benjamin Voisin, Stefan Crepon, …
Genre : Drame.
Date de sortie : 22 janvier 2025.
Durée : 1h57.
Pays : France.

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.