« Mémoires de Gris » : tragédie médiévale

Dans Mémoires de Gris, Sylvain Ferret échafaude une fresque médiévale où se mêlent violence, mysticisme et quête de liberté. À travers le retour du chevalier Pierre de Brume et son lien avec Marion, guérisseuse au passé complexe, ce roman graphique plonge le lecteur dans un univers marqué par la misère et les révoltes populaires, mais également habité par une poésie sombre où chaque personnage, loin des clichés, lutte pour survivre dans un monde brutal et désespérément humain.

Sylvain Ferret met en vignettes un Moyen Âge d’une âpreté rare, où règnent la misère et l’oppression. La région de Gris, frappée de taxes exorbitantes, est l’épicentre de tensions sociales prêtes à éclater. Les plus vulnérables n’ont d’autre choix que d’obéir à ceux qui les gouvernent, fût-ce en dépit du bon sens. Contrairement aux récits de fantasy traditionnelle, Mémoires de Gris évite tout manichéisme : il n’y a ni héros ni tyrans clairs, mais plutôt une humanité en proie aux doutes et aux contradictions. La violence n’est pas glorifiée, elle s’assimile à un mal nécessaire, un héritage impossible à fuir pour les personnages, notamment Pierre de Brume, dont la quête de liberté et d’émancipation guerrière s’effrite face aux chaînes de la destinée et aux attentes de son rang.

Chevalier taiseux et torturé, ce dernier revient des croisades marqué par la mort. Il est rappelé à la vie par Marion, la guérisseuse qu’il avait autrefois abandonnée. Leur relation complexe, bâtie sur un amour brisé et des rancœurs tenaces, constitue le cœur émotionnel du récit. Indépendante et à contre-courant, Marion est perçue comme une sorcière par ses pairs ; elle tire sa force d’une liberté acquise au prix de secrets inavouables. Ce duo mal assorti, indexé à des souvenirs douloureux, n’est sans tensions entre passé et présent, entre liberté et poids des traditions. Sylvain Ferret l’effeuille peu à peu, en distillant des flashbacks au fil de l’histoire, révélant progressivement le passé de ces deux âmes écorchées. 

La forêt de Malvern, personnage à part entière, apparaît dans l’album comme le refuge des laissés-pour-compte, de ces opprimés qui trouvent là un espace pour survivre, et se rebeller. C’est un peu comme si Robin des Bois se nantissait d’une noirceur médiévale inexpiable. Enclave de résistance, la forêt est pour les uns sanctuaire, pour les autres piège mortel. Le fantastique s’immisce dans ce cadre peu avenant, ajoutant une couche supplémentaire de complexité à un récit particulièrement dense, caractérisé par une palette terne et brumeuse, qui accentue l’ambiance mélancolique du récit.

Mémoires de Gris donne à voir un monde singulier, oppressant, dénué de fantaisie mais gorgé de résilience. Sylvain Ferret réussit le pari de raconter une histoire complexe, où les destins s’entrelacent et se heurtent, où l’amour et la haine cohabitent en un fragile équilibre. En choisissant de montrer des personnages ambivalents – simplement humains – dans leurs faiblesses et leurs aspirations, il construit une tragédie médiévale où le désir de liberté s’oppose constamment aux implacables lois qui régissent la société. Du grand art.

Mémoires de Gris, Sylvain Ferret
Delcourt, octobre 2024, 240 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !

Scary Movie 6 : l’humour sans danger

Les Wayans voulaient canceller la cancel culture, offenser tout le monde à égalité et prouver que leur humour n'avait pas pris une ride. "Scary Movie 6" prouve exactement le contraire.

Toutes mes sœurs : projection privée

Massoud Bakhshi a filmé ses deux nièces depuis l'enfance. Il nous en restitue le montage, avec l'ambition de parler, à travers ce cas particulier, de la société iranienne dans son ensemble. Le pari n'est que très partiellement tenu.

Saccharine : faussement calorique

Natalie Erika James revient avec "Saccharine", film de body horror ancré dans le culte de la minceur et les injonctions corporelles. Ambitieux, parfois efficace, mais trop chargé thématiquement pour convaincre pleinement. La réalisatrice de "Relic" méritait mieux.

La Bataille de Gaulle – L’âge de fer : l’appel du nanar

"La Bataille de Gaulle : L'âge de fer" d'Antonin Baudry s'annonçait comme le film historique événement de l'année. Pourtant, sous ses airs de fresque ambitieuse sur les débuts de la France libre, le premier volet de ce diptyque consacré au général Charles De Gaulle peine à convaincre. Le récit, très dense, s'essouffle en voulant tout montrer sans rien approfondir. Pire encore, un second degré forcé et une caricature appuyée de certains personnages font glisser l'œuvre vers un registre involontairement burlesque. Un nanar en costume, certes soigné, mais qui trahit le sujet qu'il prétendait honorer.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« La Tragédie Bernard Natan » : l’homme que la France a voulu effacer

Pionnier du cinéma français, héros de la Grande Guerre, bâtisseur visionnaire de l’empire Pathé-Natan, Bernard Natan fut aussi l’une des victimes les plus emblématiques de l’antisémitisme français. Avec "La Tragédie Bernard Natan", Pascal Bresson et Samuel Figuière donnent à voir un homme qui a contribué à moderniser le septième art avant d’être broyé par la haine, l’exclusion et la déportation.

« On a faim d’idéal » : des caisses et des convictions

Dans leur nouvelle bande dessinée, Elizabeth Barféty et Armelle entrent dans la vie d'une coopérative bio. Et elles y trouvent bien plus qu'un commerce.

« Le Comte de Monte-Cristo » : la vengeance en édition prestige

Dans l’océan des adaptations du chef-d’œuvre d’Alexandre Dumas, certaines œuvres prennent le large. Avec cette édition prestige réunissant deux volumes précédemment publiés, Patrick Mallet et Bruno Loth signent une traversée particulièrement convaincante du monument littéraire, portée par une narration limpide et un écrin éditorial à la hauteur de sa légende.