« La Maison des impies » : un thriller entre horreur et polar noir

Avec La Maison des impies, Ed Brubaker et Sean Phillips nous plongent dans l’Amérique des années 1980, en pleine « panique satanique ». Cet album marie horreur et polar noir, abordant les ravages psychologiques de cette époque tout en maintenant le suspense jusqu’à la dernière page. Le célèbre duo, fidèle à son esthétique, aboutit une nouvelle fois à un récit sombre et habilement construit.

La Maison des impies revisite un épisode controversé de l’histoire américaine : la « panique satanique », une période durant laquelle les États-Unis furent marqués par des accusations d’abus rituels satanistes et une montée de la peur face aux cultes diaboliques. Ed Brubaker et Sean Phillips insèrent leurs personnages dans cette atmosphère délétère, où mensonges et manipulations s’entrelacent inlassablement. L’histoire suit l’agent du FBI West et Natalie Burns, une femme hantée par un passé trouble, alors qu’ils tentent de résoudre une série de meurtres associés à des rituels sataniques. La narration bascule entre le présent et des flashbacks de l’enfance de Natalie, révélant progressivement les répercussions de cette paranoïa collective sur ses souvenirs et son identité.

Cette structure permet à Ed Brubaker de questionner la manière dont des souvenirs d’enfance, déformés par des influences externes, peuvent transformer une vie adulte. L’auteur s’intéresse moins à la véracité des rituels sataniques qu’à l’empreinte durable que ce type de panique morale laisse sur les individus. Ce choix de mise en récit instaure une ambiance de doute constant, rappelant le traitement des faux souvenirs dans des œuvres comme Shutter Island.

L’atmosphère visuelle joue un rôle essentiel dans La Maison des impies. Sean Phillips, maître s’il en est, déploie une esthétique de la violence et du malaise qui nous rappelle forcément les codes de l’horreur gothique et renforce le côté angoissant du récit. Le duo parvient à recréer le sentiment d’une époque trouble, sans jamais sombrer dans la caricature. Natalie Burns semble menacée en raison d’une affaire qui remonte à son enfance – et qui a été fantasmée, nourrie par les peurs que les adultes inculquaient alors à leurs enfants. Mais cette menace non identifiée est elle-même conditionnée à une lecture fallacieuse du monde. Ed Brubaker et Sean Phillips brodent ainsi longuement, et ingénieusement, sur nos perceptions et psychés.

Les personnages principaux, notamment Natalie Burns, incarnent les séquelles d’une enfance déformée par les peurs collectives. Traumatisée par de faux souvenirs de rituels sataniques, Natalie devient une adulte désillusionnée, mal à l’aise avec ses propres souvenirs. Ed Brubaker parvient à rendre cet état de fait avec subtilité, en évitant le piège du pathos ou de la simple victimisation. Natalie est une femme forte et indépendante, bien que tourmentée. Sa caractérisation est très réussie, même si l’on regrettera la trop chiche attention accordée à ses relations avec son frère.

L’aspect le plus intriguant de La Maison des impies réside finalement dans sa réflexion sur l’impact social et culturel de la panique satanique. La frontière entre fiction et réalité s’efface dans le dédale des théories conspirationnistes. Un parallèle avec la prolifération des fake news et la désinformation actuelle peut évidemment être pertinent. Parfois, on se rapproche même des dérives des chasses aux sorcières, orchestrées par des individus sur lesquels les faits ont peu de prise. 

La Maison des impies s’inscrit sans conteste dans la lignée des grandes créations de Brubaker et Phillips. On tient là un polar noir efficace, rehaussé de touches horrifiques et d’un propos utile sur le complotisme. L’album séduira à coup sûr les adeptes du duo.

La Maison des impies, Ed Brubaker et Sean Phillips 
Delcourt, octobre 2024, 144 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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