FNC Montréal 2024 : La jeune fille à l’aiguille – Piqûre abstraite, austère et gothique

Présenté au dernier Festival de Cannes, La Jeune femme à l’aiguille est la première sélection du suédois Magnus Van Horn en compétition officielle après deux long-métrages remarqués et aux antipodes de celui-ci, sur la forme et sur le fond. Reste ici comme point commun un fond malaisant et des séquences parfois proches de l’insoutenable psychologiquement. Au niveau de la forme, c’est volontairement austère au point de lorgner sur les terres de l’horreur gothique d’antan. C’est donc une œuvre visuellement aboutie qui relate un sordide fait divers du début du XXème siècle mais qui prend trop son temps pour atteindre le cœur de l’histoire avec une première heure où de nombreuses séquences s’avèrent au final inutiles. On retiendra un objet peu commun que ne renierait pas un certain Robert Eggers et qui peut compter sur quelques scènes chocs, un visuel peu engageant mais abouti et deux actrices totalement investies.

Synopsis : Copenhague, 1918. Karoline, une jeune ouvrière, lutte pour survivre. Alors qu’elle tombe enceinte, elle rencontre Dagmar, une femme charismatique qui dirige une agence d’adoption clandestine. Un lien fort se crée entre les deux femmes et Karoline accepte un rôle de nourrice à ses côtés.

On a découvert Magnus Van Horn avec l’immense choc qui n’a pas plu à tout le monde Le Lendemain. Découvert à la Quinzaine des réalisateurs en 2016, ce suspense social glaçait le sang en traitant du retour d’un gamin chez lui après avoir purgé une peine de prison et faisant face aux ressentis de sa communauté. Tourné comme un film de Mickael Haneke, de manière froide, clinique et implacable, ce premier essai faisait forte impression. Toujours dans une veine réaliste et contemporaine, son second, Sweat, fut à la fois plus rassembleur mais moins magistral en nous faisant le portrait d’une influenceuse à l’ère des réseaux sociaux. Avec La Jeune femme à l’aiguille, le jeune cinéaste suédois change radicalement de registre, sur le fond comme sur la forme, mais n’en oublie pas de nous offrir quelques séquences dérangeantes psychologiquement et qui secouent les esprits.

Pour ce nouveau film, il s’inspire d’un fait divers sordide prenant place dans la Suède post-Première Guerre Mondiale. On n’en dira pas plus sur la teneur de cette histoire véridique dont le film s’inspire pour ne pas déflorer la surprise qu’il contient, et il faut avouer que c’est assez surprenant et clairement horrible. Mais, justement, là est le principal souci du long-métrage : le cœur du sujet n’est véritablement abordé que dans le dernier tiers. Alors certes, il est nécessaire de poser le décor, de creuser les personnages et de développer les enjeux, mais peut-être pas de manière si allongée. Pas que la première partie soit inintéressante, mais lorsque le film se termine, on se demande si les sous-intrigues qui illustrent le début du film soient vraiment nécessaires et nourrissent le reste. Et clairement la réponse est négative. Sur les presque deux heures que dure La Jeune femme à l’aiguille on aurait pu largement ôter une bonne vingtaine de minutes, le récit s’en serait trouvé plus compact et impactant. À un autre niveau, on a du mal à déceler le point de vue de Van Horn sur le sujet alors qu’il se contente de mettre en scène cette histoire sans analyse claire et définie. On frôle donc parfois le simple exercice de style où la forme prime (trop) sur le fond.

Et oui, il faut avouer que visuellement le film sort des sentiers battus et pas simplement parce qu’il fait le choix du noir et blanc. Un choix d’ailleurs tout à fait compréhensible et qui colle parfaitement à l’ambiance générale et qui rejoint un peu The Lighthouse de Robert Eggers. Van Horn lorgne ostensiblement vers les vieux films d’horreur d’antan pour illustrer son drame social d’époque. Un aspect gothique qui ne nous épargne quelques visions presque horrifiques, comme cette incursion dans un cirque de bêtes de foire que ne renierait pas le Del Toro de Nightmare Alley. On pense parfois même à un Tim Burton en mode dépressif avec les images dévoilées ici et le format carré rend le tout encore plus sombre et austère. Car, oui, si ces choix formels sont plutôt en adéquation avec le sujet, c’est vraiment peu engageant et paradoxalement magnifique à la fois.

Ceci posé, que serait ce film si la distribution n’était pas au diapason… Et on peut dire que l’actrice Trine Dyrholm, très célèbre en Suède et vue dans pas mal de gros films de son pays, compose un personnage mystérieux et traumatisant mais bourré des nuances nécessaires à sa compréhension. Elle parvient à provoquer une certaine empathie malgré ses actes, notamment lors de sa dernière séquence assez ambiguë. Face à elle, la novice Victoria Carmen Sonne impressionne avec un personnage aussi sensible et fragile que vindicatif. Les deux actrices forment un beau duo de cinéma qui a tendance à éclipser le reste de la distribution. Dotée d’une reconstitution d’époque aux petits oignons, La Jeune femme à l’aiguille – titre nébuleux mais qui prend tout son sens à la vue du film et pas forcément pour les raisons que l’on pourrait croire sans avoir lu le synopsis – est une œuvre pas forcément aimable de prime abord, certes imparfaite, mais dont les qualités plastiques indéniables et les visions traumatisantes imprègnent durablement la rétine. On comprend que le film n’ait pas eu de prix à Cannes (il y avait beaucoup mieux cette année) et c’est étrangement le film le moins réussi de son auteur mais aussi le plus ambitieux. Pour amateurs de bizarreries pointues, dans tous les sens du terme !

Ce film est présenté dans la sélection « Incoutournables » du Festival du Nouveau Cinéma de Montréal 2024.

Bande-annonce – La jeune fille à l’aiguille

Fiche technique – La jeune fille à l’aiguille

Réalisation : Magnus van Horn.
Scénario : Line Langebek Knudsen & Magnus van Horn.
Production : Nordisk Films.
Pays de production : Danemark.
Distribution France : Bac Films.
Durée : 1h55.
Genre : Drame – Thriller.
Date de sortie : Prochainement.

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.