« Succession, la violence en héritage » : capitalisme toxique

Journaliste à Philosophie magazine, Ariane Nicolas publie aux éditions Playlist Society Succession, la violence en héritage, une minutieuse analyse de la célèbre série HBO créée par Jesse Armstrong. Elle y explore les thèmes principaux de la série, notamment une violence omniprésente, une dynamique familiale dysfonctionnelle, la solitude du pouvoir et l’héritage traumatique.

De quoi parle-t-on ? Succession est une série télévisée dramatique américaine qui explore les thèmes de la famille, du pouvoir et de l’ambition à travers le prisme des Roy, dont le patriarche, Logan, est à la tête d’un empire médiatique mondial. La série suit les luttes intestines de ses enfants pour prendre le contrôle de l’entreprise familiale tandis que la santé de leur père décline peu à peu.

Ariane Nicolas ne s’y trompe pas : la violence, sous toutes ses formes, constitue à l’évidence le moteur central de cette série. Logan Roy a beau être diminué, il n’en demeure pas moins une force de la nature dont l’influence toxique imprègne tous les aspects de la vie de ses enfants. Souvent, les manœuvres les plus sournoises ont cours et les insultes fusent : « Prick, Bastard, Monster, Old fucking goat… » Mais la violence n’est pas seulement verbale, elle s’exprime aussi à travers des jeux psychologiques pernicieux, des manipulations et des abus de pouvoir manifestes. Logan lui-même est un homme brutal et impitoyable qui a bâti son empire grâce à la force et à l’intimidation. Ses enfants ne font finalement que reproduire à leur tour ces schémas de violence dans leurs relations personnelles et professionnelles.

L’essai examine en effet comment la violence subie par les enfants Roy les a marqués à vie. Kendall, Roman et Connor, chacun à leur manière, luttent contre des problèmes d’addiction, de dépression et de manque de confiance en soi. Pour le démontrer, Ariane Nicolas s’appuie sur des exemples précis, comme l’incapacité de Roman à uriner devant d’autres hommes ou les pensées suicidaires de Kendall. Les protagonistes de Succession sont abîmés, parfois au bord de l’implosion, dominés par une mégalomanie dénuée de scrupules qu’ils ont tirée d’un père caractérisé comme un prédateur capitaliste.

Ainsi, de bout en bout, dans l’ouvrage, la vie au sein de la famille Roy nous est décrite comme un jeu de stratégie sans merci. Chaque membre de ce cercle est prêt à tout pour obtenir le pouvoir. Ariane Nicolas met en exergue les manipulations constantes qui caractérisent leurs relations. L’amour et la loyauté sont subordonnés à la soif de pouvoir et de réussite. En filigrane, Succession offre une plongée crue et satirique dans le monde des ultra-riches. L’argent y est roi, les relations humaines sont régies par l’intérêt personnel et la morale est souvent sacrifiée sur l’autel de l’ambition. Ce qui n’est pas sans conséquences psychologiques…

Car malgré leur immense richesse et leur influence, les personnages de Succession sont fondamentalement seuls. Le livre verbalise très bien la manière dont la poursuite incessante de la réussite isole les individus, les laissant déconnectés d’eux-mêmes et des autres. Logan, en particulier, incarne cette solitude tragique, un homme puissant mais profondément malheureux. Le langage est à cet égard une arme redoutable, avec des dialogues souvent crus et incisifs, qui révèlent à la fois la solitude, la cruauté et le cynisme des personnages. 

Par ailleurs, Ariane Nicolas établit un parallèle entre la philosophie de Thomas Hobbes et la série : elle témoigne de la manière dont la violence est perçue, une force omniprésente et inhérente à la nature humaine. Elle analyse le rôle de l’argent et du pouvoir dans la corruption des relations humaines, en montrant comment la poursuite de la richesse et du statut social érode les valeurs morales et affecte les liens familiaux. Bien entendu, il est également question de masculinité toxique et de patriarcat à travers les personnages masculins de la série. 

Si Succession n’est pas directement inspirée d’une famille en particulier, elle prend appui sur plusieurs dynasties médiatiques réelles, telles que les Murdoch, les Redstone et les Disney. Succession, la violence en héritage décortique les thèmes complexes qui en découlent et offre un éclairage fascinant sur les rouages de la violence, de la famille et du pouvoir. Sans morale simpliste, l’essai nous montre que la quête du pouvoir peut corrompre même les personnes les mieux intentionnées et que les blessures familiales peuvent avoir des conséquences profondes et durables.

Succession, la violence en héritage, Ariane Nicolas
Playlist Society, septembre 2024, 180 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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