When We Were Kings : les rois de la jungle

Plus qu’un boxeur, Mohamed Ali a longtemps incarné le visage de la liberté et du courage, que ce soit aux États-Unis ou en Afrique. Il fut un précieux symbole d’opposition à la guerre du Vietnam, un allié indispensable dans la défense des droits civiques des afro-américains et un parrain qui n’hésitait pas à encourager et éduquer ses enfants spirituels à l’antenne. Très pop et captivant, When We Were Kings immortalise tout le prestige d’un homme qui n’a jamais cessé de se battre pour ses convictions, tout en prenant le pouls d’une époque pleine d’humanité à travers la musique et la boxe.

Synopsis : Kinshasa. 30 octobre 1974. Championnat du monde des poids lourds. Mohamed Ali, tenant du titre vieillissant mais toujours flamboyant, figure emblématique du combat pour les droits civiques, est opposé à George Foreman, présenté comme l’avenir de la boxe. Ce combat de légende, organisé par le promoteur Don King, s’accompagne d’un concert réunissant une trentaine d’artistes africains et afro-américains.

C’est en 1997 que le célèbre duo de Men In Black, Tommy Lee Jones et Will Smith, annonçait l’oscar du meilleur documentaire. Cette reconnaissance pour le film de Leon Gast justifiait d’autant plus l’implication de Will Smith qui, quatre ans plus tard, sera amené à incarner Mohamed Ali dans le célèbre film de Michael Mann. Gast fut à l’origine débauché pour couvrir le festival de musique qui se déroulait parallèlement au combat Ali-Foreman, nommé The Rumble in the Jungle, où James Brown, B.B. King et Lloyd Price étaient notamment attendus. Le report du combat lui a toutefois permis d’y faire un tour et de rentrer avec 168 heures de pellicule. Malgré la tâche ardue qui l’attendait, le cinéaste est parvenu à compiler toute l’euphorie autour de la rencontre en moins d’1h30. Grâce au soutien de plusieurs intervenants dont Spike Lee, Mobutu le président du Zaïre, l’amoral promoteur Don King et bien évidemment les boxeurs de l’affiche, Gast réussit à rendre hommage et à sublimer les discours d’émancipation qu’Ali véhicule, que ce soit à l’intérieur ou en dehors du ring.

The Greatest challenger

Champion olympique à Rome à 18 ans en 1960 et déjà au sommet du monde quatre ans plus tard, en détrônant Sonny Liston de son titre en poids lourd par KO, le chemin fut tout de même long avant que le boxeur originaire de Louisville ne devienne l’idolâtré et le respecté Mohamed Ali. Sa quête identitaire remonte jusqu’aux racines de son arbre généalogique. Nommé Cassius Clay à la naissance, il cherche à effacer le nom que sa famille a traîné depuis l’époque de l’esclavage. À la manière de Malcolm X, considéré comme un frère spirituel, il devint Cassius X, avant qu’il ne rejoigne le mouvement Nation of Islam pour enfin arborer un nom qui traverse les décennies.

Charismatique en tout instant, sociable jusque dans les conférences de presse qu’il donne et éloquent comme un prophète, c’est ainsi que Mohamed Ali était aperçu sur la scène médiatique. Mais quand il était sur le ring, c’était un cogneur comme on en voit peu encore aujourd’hui. La boxe anglaise figure parmi ces pratiques sportives dont l’essence et l’ADN n’ont pas énormément muté depuis son essor dans les années 60 et 70. Des athlètes comme Ali, Joe Frazier, Floyd Patterson, Marvin Hagler, Sugar Ray Leonard et George Foreman ont ainsi contribué à pérenniser le sport et l’image de la boxe à travers le monde. Mais de tous les combats qui ont laissé des traces sur les corps et dans l’Histoire, c’est celui qui s’est déroulé au Zaïre (aujourd’hui la République démocratique du Congo) qui a été retenu. Cet événement avait également pour but de redorer la fierté des nations africaines, plus contemporaine que jamais. Le monde se tournait alors vers leur culture et leur capacité à organiser une compétition de haut niveau. En témoigne les 50 millions de téléspectateurs qui ont assisté au combat en direct, bravant ainsi le décalage horaire.

La nuit des rois

Traversé par les compositions jazzy des artistes du « Woodstock africain », le documentaire de Leon Gast acte un message fort et clair : le retour des afro-américains vers leurs racines africaines. Tout le monde s’en exclame : « C’est le premier rassemblement des Noirs américains et des Africains. » Le duel des boxeurs a permis cette réunion des cultures et Gast ne manque pas d’y restaurer l’atmosphère de fête qui dépasse l’univers du sport et de la compétition. Le reste du temps, sa caméra restait au crochet d’Ali, qui s’entraînait avec plus de légèreté que son rival. Il transmettait ainsi tout l’orgueil et l’audace au public local. Le montage nous fait cependant prendre conscience qu’il n’est plus le même après avoir été destitué de son titre, conséquence accablante de son refus de servir dans la campagne armée qui était encore déployée au Vietnam. Foreman part alors avec l’avantage d’un palmarès irréprochable, car invaincu dans toute sa carrière. Il est donc celui qui a tout à perdre, tout comme son titre de champion du monde que convoite Ali et ses poings déterminés. C’est à se demander si Ali ne radote pas trop ? Ne serait-il pas meilleur animateur que guerrier du ring ? On n’en reste pas moins fasciné par l’aura qu’il dégage, car deux possibilités s’offrent à lui. Soit l’ascension lui est favorable, soit la chute lui sera fatale.

Bien que l’on puisse connaître l’issue du match, le film possède cette admirable faculté à nous immerger dans l’instant, le même qui a fait cristalliser le doute du challenger au terme du premier round d’une opposition très chargée symboliquement. Ali était un porte-étendard du contre-pouvoir, tandis que George Foreman renvoyait une image plus conforme aux valeurs américaines. Le public n’était effectivement pas dupe et les images d’archives nous décortiquent l’attitude des athlètes et leurs interactions avec les habitants du Zaïre. « Vole comme un papillon, pique comme une abeille ! » C’est une devise qu’Ali a appliqué jusqu’à atteindre le sommet du monde dans le milieu de la boxe, mais il s’agit également d’un art de vivre qui lui a permis de surmonter bien des obstacles sur la scène politique et religieuse. C’est un « danseur » dans l’âme et il le démontre avec une efficacité flamboyante qui lui attire toute la sympathie des spectateurs qui partagent son rêve de reconquête.

En faisant intentionnellement l’impasse sur l’objectivité, When We Were Kings sacralise magnifiquement le plus grand défi de Mohamed Ali, dont la maturité d’esprit nous assène un enchaînement de discours aussi vifs que sa boxe. Grâce à sa narration, musicalement et stylistiquement orchestrée, le documentaire réussit à redonner vie à tous ces protagonistes légendaires et à nous propulser au cœur d’un contexte historique qui bouleverse encore aujourd’hui. Témoin de cet événement, qui changea à jamais le monde de la boxe, Leon Gast laisse derrière lui les empreintes d’une idole, qu’il a su forger et consolider via son sens inébranlable du punch et de la punchline. Longue vie aux rois de la jungle.

Afin de célébrer le 50e anniversaire du combat mythique opposant Mohamed Ali à Georges Foreman, Splendor Films nous donne l’occasion de redécouvrir ce documentaire en salle dès le 30 octobre prochain. À ne pas manquer !

When We Were Kings Bande-annonce

When We Were Kings – Fiche technique

Réalisation : Leon Gast
Scénario : Leon Gast, David Sonenberg, Taylor Hackford
Interprètes : Mohamed Ali, George Foreman, James Brown, B.B. King, Norman Mailer, George Plimpton, Spike Lee
Montage : Leon Gast, Taylor Hackford
Musique : Rick Rowe
Producteurs : Leon Gast, David Sonenberg
Production : PolyGram Filmed Entertainment
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Splendor Films
Durée : 1h29
Genre : Documentaire
Date de sortie en France : 23 avril 1997
Date de ressortie en version restaurée : 30 octobre 2024

When We Were Kings : les rois de la jungle
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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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