« Iranienne » : ode à la liberté

Iranienne, d’Aran de Shahdad et Zainab Fasiki, paraît aux éditions Marabulles et nous plonge au cœur d’une jeunesse iranienne en quête de liberté face à une société corsetée par le rigorisme religieux et politique. À travers le personnage de Raya, une jeune lesbienne de 19 ans vivant à Téhéran, l’œuvre explore les dilemmes existentiels, les oppressions sociétales et les désirs de révolution de toute une génération confrontée aux limites imposées par la République islamique.

Téhéran, mégapole de plus de 10 millions d’habitants, est le théâtre principal de cet album, où la vie quotidienne est rythmée par la pollution, les embouteillages et une inflation galopante. Mais au-delà de ces contraintes matérielles, c’est la rigueur du régime des mollahs qui marque chaque moment de l’existence de Raya. Cette jeune femme, étudiante dans un établissement privé, aspire à une carrière dans les arts dramatiques. Cependant, même dans un cadre académique, la liberté individuelle est strictement limitée : ni piercing, ni vernis à ongles, ni sourcils épilés, ni coiffure extravagante ne sont tolérés. Ces interdits, imposés dès l’école, symbolisent la répression d’une société qui craint l’affirmation de l’individualité et du choix personnel.

Raya est amoureuse, mais chaque baiser échangé avec sa petite amie représente un danger tangible. Le contexte oppressif pousse cette dernière à envisager une fuite au Canada, pour y poursuivre ses études, tandis que Raya est, elle, confrontée à la crainte d’une dénonciation. Son attrait pour les femmes, la musique ou la boisson pourrait lui valoir stigmatisation, bannissement, prison. « Tu finiras soit vieille fille, soit mariée de force à l’un de tes voisins ou de tes cousins », finit par lui dire son ex, ce qui illustre bien l’horizon peu engageant offert aux jeunes femmes comme elle, captives d’une société patriarcale et conservatrice.

L’album souligne également la pression sociale et la constante menace de la délation. Le personnage de Kian, ami de Raya, est lui-même une figure ambiguë : bien qu’il soit interprète pour des journalistes étrangers, il est en réalité contraint de les espionner sous peine d’être incarcéré par le régime pour homosexualité. Dans une société où chaque interaction est surveillée, la méfiance devient la norme. Même les moments de connivence et de rébellion sont teintés de suspicion. Ainsi, lorsque Raya croise un serveur partageant ses idées, elle doit rapidement s’éclipser, redoutant qu’il ne soit en réalité l’un des innombrables mouchards au service de la théocratie iranienne. La répression n’est pas seulement le fait des autorités mais aussi d’une société conservatrice prompte à dénoncer, reflet brutal d’un climat où chacun est potentiellement un ennemi.

Le désir de liberté et d’évasion est omniprésent dans l’esprit de Raya. Elle rêve de partir à l’étranger, échappant à ce pays rétrograde où la femme est soumise. Son propre père, déçu de la révolution islamique qu’il avait pourtant soutenue contre la corruption de l’ancien régime, incarnait déjà cette désillusion. Pour Raya, chaque aspect de la vie devient une bataille contre le conformisme et la répression. Même ses tentatives de se conformer aux attentes sociétales – comme lorsqu’elle postule pour un poste d’assistante administrative – sont anéanties par la découverte des réalités sordides qui façonnent la société iranienne – ici la compromission sexuelle pour obtenir et conserver un emploi.

Raya est souvent plongée dans le doute et la désillusion. Ses interactions révèlent un double mouvement : une jeunesse avide de liberté et une population prête à la collaboration avec les mollahs. Le propos de l’œuvre est fort mais laisse transparaître un certain fatalisme. Les moments de répit sont rares. Ils prennent par exemple, dans le cas présent, la forme d’une baignade nue à Ormuz. Ils semblent offrir une illusion de liberté, mais cette dernière est fragile et constamment menacée, comme le montre très clairement l’album.

Iranienne est une plongée en apnée dans la réalité des jeunes femmes en Iran, prises entre le désir de liberté et les contraintes d’un régime autoritaire. L’album d’Aran de Shahdad et Zainab Fasiki est un cri de révolte, un témoignage des luttes quotidiennes pour la dignité et l’autonomie. Malgré quelques faiblesses conceptuelles, et notamment graphiques (dessins rudimentaires, décors en aplats de couleurs), le récit de Raya et de ses compagnons sonnent comme un appel à la mobilisation, pour mettre fin à ces régimes faisant leur deuil de la liberté individuelle.

Iranienne, Aran de Shahdad et Zainab Fasiki
Marabulles, septembre 2024, 144 pages

Note des lecteurs2 Notes
3.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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