Cannes 2024 : Kinds of Kindness, gentillesse sous emprise

Présenté en compétition au Festival de Cannes 2024, Kinds of Kindness détonne autant par sa composition que par son contenu. Dans ce drame découpé en trois actes, Yorgos Lanthimos concocte un cocktail singulier dont il garde farouchement la recette. Résultat, un ensemble plutôt inégal et hétérogène malgré un traitement plutôt intéressant des relations de domination et de dépendance affectives.

Quatre mois après la sortie française de Pauvres créatures, récompensé par quatre Oscars, Yorgos Lanthimos délaisse la fantasy et les costumes à froufrou au profit d’un drame ancré dans une réalité perverse. Une « fable en triptyque », selon les mots même du réalisateur grec, qui aborde en trois chapitres inégaux, totalement indépendants, une palette embrouillée de thèmes gravitant autour du couple et du libre-arbitre : la dépendance affective, la domination, la sujétion volontaire et le désir de reconnaissance. Une anthologie qui, en cherchant à trop en faire, se perd dans un ensemble diffus et éclaté, pas forcément digeste pour le grand public.

Libre dépendance

Kinds of Kindness se divise en trois tableaux avec des personnages bien distincts, interprétés notamment par Emma Stone, Jesse Plemons et Willem Dafoe. Le premier retrace le quotidien de Robert, un employé qui se soumet aux moindres désirs de son patron, Raymond. Jusqu’à suivre à l’aveugle, chaque jour, les ordres reçus dans une lettre qui lui précisent ce qu’il doit manger, lire et le programme détaillé, heure par heure, de sa journée. Robert s’exécute toujours volontiers, sans opposer aucune résistance, jusqu’au soir où il décide d’avouer la vérité à sa femme. Le deuxième acte s’intéresse à la relation très tumultueuse d’un couple. Daniel, policier, retrouve son épouse à la suite d’un naufrage mais ne la reconnaît plus car toutes les habitudes de celles-ci semblent avoir radicalement changé. Et le troisième s’attache à une femme à la recherche d’une personne dotée d’un pouvoir exceptionnel, celui de ramener les morts à la vie. Mais quels rapports entretiennent ces différentes histoires entre elles ?

À travers ses trois parties, Kinds of Kindness traite des situations de dépendance affective et de sujétion volontaire. En effet, c’est de son plein gré que Robert exécute toutes les directives de son patron, même si elles touchent à sa vie privée. Pour lui, seules comptent l’obéissance et l’estime de Raymond. Le film met également en scène, dans les deuxième et troisième parties, deux personnages féminins qui choisissent de se soumettre respectivement aux demandes perverses d’un époux et aux règles sévères d’une secte. Il interroge ainsi les limites de ce que l’on peut accepter par soif de reconnaissance, d’appartenance à un groupe ou par amour. Derrière des réalités certes déformées, Yorgos Lanthimos nous donne à voir des personnages perdus, qui ne peuvent vivre qu’à travers le regard approbatif d’autrui.

Âmes égarées

Qu’il s’agisse de Robert, omnubilé par la satisfaction de son chef, d’une épouse prête à toutes les extrêmités pour répondre aux demandes iniminaginables de son mari, ou d’individus cloisonnés par le fonctionnement d’une secte, les protagonistes de Kinds of Kindness semblent errer lorsqu’ils se retrouvent subitement confrontés à leur propre libre-arbitre. Pour eux, la liberté est si effrayante qu’ils préfèrent reproduire d’eux-mêmes les schémas de pensée réducteurs qui leur ont été longuement inculqués. Ces « sortes de gentillesse », pour reprendre la traduction littérale du titre, sont donc loin d’être ordinaires. Elles sont distribuées par des individus fragiles en manque d’affection, de reconnaissance, voire de place dans la société.

Ces hommes et ces femmes à la dérive, accrochés à des repères ou à l’autorité d’un groupe ou d’un individu, peinent cependant à susciter de l’empathie. La faute en revient certainement au style volontairement exagéré et provocateur de Yorgos Lanthimos, qui risque de ne pas fédérer le public. Si la structure en trois parties de Kinds of Kindness, expérimentée récemment par Wes Anderson dans The French Dispatch, sert le propos du film, elle relègue parfois les personnages à un rôle utilitaire. Sans compter qu’inévitablement, les trois tableaux sont de qualité inégale. Mais que l’on adhère ou non à l’exercice, la nouvelle proposition signée Yorgos Lanthimos a ses chances dans la course à la Palme d’Or.

Kinds of kindness est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Bande-annonce

Fiche technique

Réalisé par : Yorgos LANTHIMOS
Année de production : 2024
Pays : États-Unis, Royaume-Uni
Durée : 165 minutes
Date de sortie : 26 juin 2024

Festival

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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