Cannes 2024 : Un pays en flammes, le feu sacré

En parallèle des sélections officielles cannoises, l’ACID met également en lumière des œuvres et des artistes indépendants. Autant dire que les fusées lumineuses captées par Mona Convert ont également attiré l’attention de l’association. Dans son documentaire, la réalisatrice nous emmène au cœur de la forêt des Landes de Gascogne, berceau d’activités pyrotechniques qui justifieraient toute la noblesse et la beauté d’Un pays en flammes.

Synopsis : Dans la forêt landaise, une famille se transmet, de génération en génération, les secrets du feu. Sous les yeux des animaux, les jours et les nuits se succèdent. Le père, Patrick, mange de l’herbe. La fille, Margot, explose. L’enfant, Jean, programme des bouquets de lucioles.

De Biarritz à Lisbonne, en passant par Bruxelles, les diverses études et voyages de Mona Convert l’ont amenée à nourrir son imaginaire, un amalgame de cultures qui transparaît dans ses œuvres. Elle nous offre ainsi la découverte d’un monde familier mais complexe, traversé par des mythes, et cristallise dans le même mouvement des images imprégnées de poésie. Ce fut déjà le cas avec Entre les rivières, un moyen-métrage qui lie étroitement la culture de la France, du Portugal et du Maroc, à travers des chants populaires qui traversent sans peine la mer Méditerranée. Dans la continuité de son exploration, qui réunit ces différents territoires hors du temps, la vidéaste capture dans le vif une harmonie lumineuse singulière qu’une famille de pyrotechniciens diffuse autour d’elle. Éclairer les cieux ou devenir de véritables boules de feu incandescentes, elle nous amène au plus proche d’une pratique manuelle et traditionnelle.

Le règne du feu

Que signifie faire du feu ? Comment le dompter et l’apprécier ? C’est justement par ces interrogations que Convert a remonté la piste de la compagnie Pyro’zié, composée de Margot Auzier, Patrick Auzier, et Guillaume Pujol. Depuis une quarantaine d’années, cette famille, adepte du méchage manuel, est ainsi spécialisée dans la création de spectacles pyrotechniques, notamment au festival d’Uzeste Musical dans la forêt des Landes, au sud de la ville de Bordeaux. Ce massif forestier est pourtant connu pour ses nombreux incendies au cours du siècle passé, notamment en 1949, un incident qui embrasa une superficie de 131 300 hectares et emporta la vie de 82 sauveteurs. Si l’on continue encore de jouer avec le feu dans cette zone contrôlée, c’est justement pour affirmer la maîtrise du feu, un art à part entière.

Pour autant, la réalisatrice n’a pas l’intention de brosser le portrait de cette famille de manière conventionnelle. Dès l’ouverture, la forêt sommeille et on entend sa respiration. Divers animaux manifestent leur présence et les artificiers ne mettent pas longtemps à confirmer la leur en ce territoire sacré. Des mèches s’embrasent et laissent un filet de cendre le long des arbres. Il s’agit d’une peinture silencieuse qui est fascinante à observer dans l’obscurité. En nous confinant exclusivement dans cette forêt, nous découvrons également l’esprit de corps qui unit les membres d’une famille qui a tout d’une tribu atypique. La préparation d’un sanglier sauvage est perçue comme un rituel ancestral et nous observons des gestes familiers qu’ils ont répétés tant de fois. On devine sans peine qu’il ne s’agit pas de leur première prise, de même concernant la préparation de leurs boudins noirs. En plus de mettre l’accent sur des compétences artisanales, toutes ces démonstrations justifient une certaine connexion avec la nature et les chants grégoriens que l’on entend ponctuellement rajoutent également une couche au mysticisme du feu.

Chaque occasion de brûler les cieux est une manière pour eux de célébrer la vie. Et pour Margot, plus que pour les autres, il s’agit de se nourrir d’adrénaline. C’est justement tout le paradoxe du feu qu’elle manipule et qui relève de sa personnalité. Depuis que le flambeau lui a été transmis par son père, elle met ses connaissances pratiques à l’épreuve, allumant la mèche qu’elle tient d’une main ferme. Dans les faits, c’est ce que l’on peut supposer car Mona Convert laisse de la place dans son cadre pour que le spectateur puisse lui-même le remplir. C’est justement de cette manière que les images de la cinéaste, parfois surréalistes, peuvent surprendre et déconcerter.

Un pays en flammes n’évoque donc pas les tensions sociales et politiques qui peuvent embraser nos quotidiens, loin s’en faut. Ce documentaire évoque essentiellement cette lueur, chaude et éblouissante, qui bouillonne en nous ou que l’on peut rencontrer au détour d’une balade nocturne. Ce genre d’approche, à la sensorialité aiguë, n’est pas à la portée de tous et constitue aussi bien un moyen de renouveler les enjeux qu’une limite lors du visionnage. Les couleurs des feux et les formes des ombres changent en permanence. Et finalement, il existe plusieurs interprétations possibles aux images qui défilent. Tout l’intérêt d’une telle œuvre est de combler les zones floues avec notre sensibilité, nos émotions et notre capacité à se détacher du réel.

Fiche technique : Un pays en flammes

Pays : France
Année de production : 2024
Durée : 71 minutes
Réalisation : Mona Convert
Scenario : Mona Convert
Image : Mona Convert
Son : Carlos Filipe Fonseca Cavaleiro
Montage : Nicolas Bancilhon
Musique : Bernard Lubat et Fabrice Vieira
Production : Triptyque Films
Coproduction : Kintop

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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