Mon Petit Renne : Mon lancinant trauma

L’écossais, acteur, auteur et cinéaste Richard Gadd s’empare de sa propre biographie d’humoriste gravement harcelé, victime d’un traumatisme enfoui, pour nous livrer une fiction brillante d’une extrême originalité, troublante et profonde, symptôme du malaise de toute une époque : Mon Petit Renne.

Dans Baby Reindeer, avec une nudité et une sincérité totales, Richard Gadd nous fait plonger dans la noirceur fascinante et la généalogie démente des traumatismes (harcèlement et viol) dont il fut lui-même victime.

L’ensemble pourrait être glauque et s’annuler au bout du 3ème épisode dans une surenchère vaine. Il n’en est rien tant la véracité d’analyse et la singularité d’écriture de l’auteur sont prégnantes et subtiles.

Mon Petit Renne s’agrippe avec une force rare à un matériau ciné-génique présent, intense et puissant inventant dans le personnage de ce one man show looser, traqué, hanté par la honte  et vulnérable, le double contemporain de Lenny (le film de Bob Fosse avec Dustin Hoffman) ou le versant auto-psychanalysé de Joker. 

Car la grande réussite de Mon petit Renne n’est pas seulement d’attaquer de front avec courage et ultra lucidité les problématiques de ce que génère un traumatisme (la perte de confiance, la haine de soi, la destruction de l’identité, la défaite du moi, la culpabilité obsessionnelle, l’extrême vulnérabilité) mais de projeter ce récit dans la lumière noire, vénéneuse et nébuleuse d’une psychanalyse existentielle qui devient elle-même la forme du show du héros (Donny Donn), sa matrice à rire et réfléchir.

Mon petit Renne prend le spectateur par surprise l’emportant loin dans ses abimes tant par son sujet que par l’intensité dramatique de son récit et la haute qualité de ses acteurs (Richard Gadd himself dans le rôle titre, Jessica Gunning dans celui de la harceleuse mentalement instable, Nava Mau dans le rôle de la petite amie trans)

Serveur dans un bar miteux de Londres, un humoriste (Donny Donn) voit sa vie littéralement ravagée et détruite par l’intrusion d’abord enfantine et anodine puis de plus en plus envahissante et flippante d’une déséquilibrée( ancienne avocate radiée) focalisant sur lui et décidant de faire de sa personne l’objet absolu de ses fantasmes et obsessions. À partir de là, ce qui paraît d’abord n’être qu’un jeu un peu malséant, libidineux et risqué saute d’un cran dans la dérive psychotique et le délire de cette Martha qui n’en peut plus d’écrire, de harceler, de vouloir, d’aimer ou de haïr Donny, son Petit Renne comme elle l’appelle dans les centaines de mails et les milliers de messages vocaux qu’elle lui inflige.

Richard Gadd écrit lui-même que le harcèlement à ce point d’intrusion et de dépossession de la vie, de l’intime de l’autre est une maladie mentale.  Sa série utilise certes cet axe pour monter en crescendo dans la veine du thriller  mais ne réduit pas la densité de sa dramaturgie à la toxicité du harcèlement.

En effet le scénario contient cette ambiguïté de prendre en compte l’humanité de Martha, de ne pas la juger trop sévèrement d’emblée, de lui laisser la liberté de ses raisons. Et c’est cela qui est très juste et émouvant dans les choix d’écriture de Richard Gadd : ne pas juger, essayer de comprendre, laisser tous les personnages avoir raison, aller jusqu’au bout avec eux.

Si écrire c’est comme le dit Georges Bataille montrer l’anatomie, aller jusqu’au bout, dire la vérité. Cette série n’est pas en reste. Arc-bouté sur les complexités de son récit et les ambiguïtés de la vérité, voulant questionner et nous entraîner à le faire, mue par un désir de dire la vérité avec les armes du cinéma, Richard Gadd saisit les rênes de son autofiction et par suite de sa destinée artistique avec un cran et une vulnérabilité vraie, une audace courageuse et stimulante.

L’ensemble est inénarrable (et pourtant purement vrai) et dépasse de loin ce que nous n’aurions pu juste qu’imaginer. Mélange de thriller, comédie dark et de terribles mystères psychanalytiques , jusqu’au-boutiste, ironique, tendre et affranchie de faux-semblants, la mini fiction Mon petit Renne nous arme d’un courage nouveau dans la lutte contre les abus de toutes sortes, place l’humain héroïque et déchu, l’humain  fou et blessé au cœur de son écriture et montre à quel point nous avons « l’art pour ne point mourir de la vérité ».

Bande-annonce : Mon Petit Renne

https://www.youtube.com/watch?v=rh2-zhyNo6M

Fiche Technique : Mon Petit Renne

Titre original : Baby Reindeer
Créée par Richard Gadd
Avec Richard Gadd, Jessica Gunning, Nava Mau…
Nationalité Grande-Bretagne
2024 | 30 min | Comédie, Drame, Thriller

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

La Bataille de Gaulle – J’écris ton nom : l’ennemi de la Résistance

"La Bataille de Gaulle : J'écris ton nom" referme le diptyque consacré au général. Le film gagne en clarté par rapport à "L'Âge de fer", mais reste pris au piège de son admiration pour De Gaulle. Ses meilleurs moments restent le duel d'égos avec Roosevelt, qui veut placer la France libérée sous tutelle américaine, et l'ascension de Leclerc vers la libération de Paris.

Maspalomas : au Nord-Est d’Eden

Un accident contraint Vicente à quitter le petit paradis pour gays qu'est "Maspalomas", aux îles Canaries, pour une maison de retraite médicalisée à San Sebastián. Ce retour à la "vie d'avant" va le confronter à son passé tout en questionnant son identité. Un film riche, sensible, souvent subtil, servi par une réalisation hélas un peu trop académique mais transcendée par la composition de son acteur principal, José Ramón Soroiz. 

Des Minons et des monstres : Banana Boulevard

"Des Minions et des monstres" replonge dans le Hollywood des années folles, entre références à Chaplin, Keaton et "Chantons sous la pluie". Si Illumination livre une bonne surprise pour ce début d'été, le film peine à transformer ses idées en véritable souffle d'aventure, restant prisonnier d'un confort thématique déjà visible chez d'autres studios.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Off Campus : les hockeyeurs mis à nu

Après le succès de "L'été où je suis devenue jolie", Prime Video offre avec "Off Campus" une nouvelle romance destinée aux jeunes adultes. La série relate les histoires d'amour de quatre amis hockeyeurs, partageant leur temps entre les études, les matchs et les conquêtes féminines. Malgré son déroulé très convenu, "Off Campus" compose une romance agréable à condition de l'accepter pour ce qu'elle reste : une série ado qui mise sur le sex-appeal de ses acteurs pour attirer ouvertement le public féminin. Oubliable, mais pas déplaisant.

Spider-Noir : dans les toiles de la Grande Dépression

Après des années de flops et de faux espoirs, Sony surprend tout le monde avec "Spider-Noir", disponible sur Prime Video. Nicolas Cage incarne un Spider-Man vieillissant et désabusé dans le New York de la Grande Dépression. Un polar élégant, une esthétique soignée, et une belle réussite qu'on n'attendait plus vraiment.

Harry Hole : Le Prince d’Oslo

Oslo, caniculaire et putride, sert d’écrin à la nouvelle série événement de Netflix : Harry Hole (L'Etoile du Diable). Cette plongée vertigineuse dans l’univers du maître du nordic noir Jo Nesbø tient toutes ses promesses. Scénarisée par l’auteur lui-même, la série emprunte à son œuvre son tempo punk rock, son écriture torturée, sa mise en scène à l'esthétique graphique et ses personnages hantés.