Making of : fausse lumière dans la nuit américaine

Il est des films qui ne savent pas ce qu’ils racontent. Il en est d’autres qui ne racontent pas ce qu’ils prétendent raconter. Making of est de ceux-là.

La proposition est simple et sophistiquée. C’est en quelque sorte une idée esthétique sous forme de fable. Un cinéaste tourne un film qui raconte une historie vraie mais en la tordant, forcément, parce que c’est une fiction, et parce que les acteurs artificialisent tout. Mais le film tourné finit par éclairer (du moins est-il supposé le faire) la réalité des coulisses ; c’est lui le vrai making of. Autrement dit : C’est la réalité qui est mensongère, et la fiction qui est sincère.

On pourrait s’amuser à décrire ce jeu de miroir qui, soit dit en passant, est réalisée de manière assez délicate, sans insistance, sans surlignage épais. Oui, on dirait que Cédric Kahn s’est constamment employé à alléger son dispositif, à l’aérer, par l’humour et la vivacité du montage entre autres. Les acteurs stars sont très bons, en particulier Xavier Beauvois. On ne s’ennuie pas, au premier visionnage du moins. Mais quelque chose manque cruellement, une chose qui, étonnamment, semble être désignée par le film lui-même comme son objet principal, ce qu’il s’est donné pour tâche de révéler.

Avant d’y venir, reprenons l’intrigue. Making of raconte l’histoire de Simon (Denis Podalydès), cinéaste consacré, le genre auteuriste, à la Cédric Kahn, qui commence le tournage d’un film inspiré d’une histoire vraie sur la tentative malheureuse d’un groupe d’ouvriers de reprendre leur usine en voie de délocalisation pour en faire une SCOP, une entreprise autogérée. Il est accompagné pour cela d’une directrice de production dévouée et pragmatique (Emmanuelle Bercot), d’un acteur égocentrique (Jonathan Cohen) et d’un producteur mythomane (Xavier Beauvois). Lui-même, Simon, est un réalisateur dépressif, en cours de séparation avec sa femme, comme l’usine est en voie de délocalisation, et, à l’instar du leader des ouvriers joué par Jonathan Cohen, Simon refuse cet état de fait. Dès le début, le tournage semble s’acheminer vers la catastrophe : deux producteurs se retirent avec leur million à cause d’une fin jugée trop misérabiliste. De même, le projet de SCOP est-il condamné dans l’univers violent du capitalisme mondialisé.

On le comprend assez vite : le projet d’autogestion est une métaphore de la création cinématographique. Projet dans les deux cas collectif, généreux, en butte aux puissances d’argent. Voici pour le dispositif général.

Ce jeu de miroir culmine vers la fin en deux scènes qui se suivent presque immédiatement, scènes où la symétrie habituelle se trouble pour mieux interroger les rapports de production au sein de l’industrie cinématographique. La première scène est une scène du film dans le film, où l’on voit s’effondrer le projet d’autogestion. Les patrons ont proposé des primes de départ mirobolantes aux ouvriers qui cesseraient la lutte, et plus de la moitié d’entre eux est disposée à les accepter. Leur choix fait l’effet d’une lâcheté et d’une désertion. Ils ont choisi la sécurité plutôt que la liberté. En face, dans les coulisses du tournage, l’argent venant à manquer, et alors qu’il ne reste plus qu’une semaine de tournage, la directrice de production propose aux membres de l’équipe, s’ils le veulent bien, de les aider à boucler le film gratis. Certains acceptent, d’autres refusent. Il est à noter que ceux qui refusent appartiennent plutôt aux échelons les plus bas (machiniste, électricien) de la « grande famille » du cinéma.

On pourrait croire à un reflet, qu’il s’agirait dans les deux cas de faire preuve d’héroïsme, pour l’autonomie dans le premier, pour l’art dans le second. Mais ce n’est pas si simple car, ce qui se révèle dans la seconde scène, c’est bien l’existence d’une hiérarchie, d’une division du travail marquée par des écarts de condition extrêmes (entre l’acteur star et le chef machino par exemple), peut-être plus extrême d’ailleurs que dans n’importe quelle industrie. Ce qui se révèle, c’est que l’on a bien affaire, qu’on le veuille ou non, avec un tournage, à une unité de production, qu’il s’y trouve des travailleurs, pas forcément mieux traités qu’ailleurs, et des conflits, et des rapports de force, de nature éminemment sociale.

On s’attendrait, compte tenu de son dispositif, à ce que le film traite des conditions de travail sur un tournage, sans en escamoter la crudité au nom d’un romantisme de la création artistique (à la 8 1/2) ou d’un hommage énamouré au cinéma (La Nuit américaine). Dans le même temps, il apparaît que Cédric Kahn a voulu s’amuser et traiter avec humour les calamités habituelles d’un tournage, de l’acteur capricieux au réalisateur dépassé, en passant par les producteurs faussement cool et cupides. Mais à vouloir courir plusieurs lièvres à la fois, on finit par n’en attraper aucun. Le film est assez drôle, mais sans être non plus hilarant, et sans renouveler les poncifs attachés à la peinture du milieu du cinéma. Quant à la critique sociale qu’il nous promettait, Making of passe magistralement à côté. Rarement un film de tournage n’aura si peu montrer ce qu’est un tournage, n’aura si peu filmé les techniciens au travail, n’aura si peu filmé les techniciens tout court. Il n’y en a, au final, que pour les cadres, que pour les « bourgeois » de l’art cinématographique. On suit, il est vrai, un figurant qui se fait embaucher ensuite pour faire le making of, mais ce dernier est présenté comme un futur réalisateur, auteur d’un scénario qui a ébloui Simon, donc comme un prolo talentueux appelé à devenir un Grand. Les quelques techniciens que l’on voit sont, qui plus est, assez antipathiques, soit veule soit égoïste soit déférent, et existent de toute manière assez peu à côté de la ribambelle d’acteurs de renom (Podalydès, Bercot, Cohen, Beauvois, etc.) qui occupe tous les postes importants du tournage, et concomitamment tous les rôles importants du film.

Alors, de quoi parle Making of au final ? On ne sait pas trop. C’est un petit film sur une grande idée. On ne comprend pas bien la raison d’être d’un tel dispositif si c’est pour le délaisser avec si peu d’égards, et accomplir enfin ce qu’il s’agissait de dénoncer : cette tendance du monde du cinéma, de ceux du moins qui y occupent les position avantageuses, d’oblitérer le caractère social de leur activité. Le film donne l’impression d’avoir été trusté par ses propres personnages de producteurs cyniques. On peut presque les entendre dire : « Fais-nous plutôt une bonne grosse comédie sympatoche, avec des acteurs connus et une fin heureuse ; et abandonne toute idée de faire un film sur l’exploitation et l’aliénation au sein de l’industrie cinématographique ! »

Quel étrange film, qui fait ce qu’il dénonce, sans manifester une quelconque conscience de cela ! On ressort avec la sensation d’avoir pris plaisir à quelques numéros d’acteurs, sans avoir rien appris sur les coulisses de fabrication d’une œuvre cinématographique.

Un film reste à faire, qui raconterait par exemple l’histoire d’un machiniste opprimé et exploité sur le tournage d’une adaptation de Germinal, avec des acteurs célèbres dans le rôle des techniciens et des inconnus dans le rôle des acteurs.

Finalement, on a peut-être eu tort d’accabler, dans le sillage de Godard, et pour les mêmes raisons à peu près dont j’accable ici Cédric Kahn, Truffaut et sa Nuit américaine. Dans ce dernier film au moins, faisait-on dire à un personnage, la femme du régisseur : « Qu’est-ce que c’est que ce cinéma ? (…) Où tout le monde se tutoie, où tout le monde ment ? » Car au prix de quels mensonges en effet, par quel sang versé, sur le dos de quelle misère, devons-nous tous nos enchantements de salles obscures ? Il faudrait le raconter ; il faudrait réaliser enfin un authentique making of.

Bande-annonce : Making Of

Fiche technique : Making Of

Titre français : Making of
Réalisation : Cédric Kahn
Scénario : Fanny Burdino et Samuel Doux
Musique : Astrid Gomez-Montoya et Rebecca Delannet
Décors : Damien Rondeau
Costumes : Alice Cambournac
Photographie : Patrick Ghiringhelli
Montage : Yann Dedet
Son : Martin Boissau
Production : Olivier Delbosc
Coproduction : Bastien Dirodot et Cédric Iland
Production exécutive : Christine de Jekel
Production associée : Emilien Bignon
Société de production : Curiosa Films, en coproduction avec Tropdebonheur productions, France 2 Cinéma et UMedia
Budget : 3,75 millions d’euros
Pays de production : France
Genre : comédie dramatique
Durée : 114 minutes

Note des lecteurs0 Note
2.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.