« Décroche » : tempête émotionnelle

Aux éditions Robert Laffont, Laurent Duvoux raconte les sentiments, douloureux, culpabilisants, qui ont succédé à la perte de son ami et collègue Éric, présent avec lui au Bataclan lors de la terrible nuit du 13 novembre 2015.

La première chose qui frappe le lecteur dans Décroche, c’est la sobriété des dialogues. Laurent Duvoux évince presque toute parole, confiant le lourd fardeau narratif aux images. Ce choix n’est pas anodin. Dans un monde où les mots se perdent souvent dans la cacophonie du quotidien, la décision de les réduire à leur plus simple expression devient un acte transgressif. Et ce silence relatif est lourd de sens ; il traduit une douleur indicible, celle de la perte et de la culpabilité. Car ce sont évidemment les deux réservoirs narratifs de cet album, qui fait le récit de l’état émotionnel de l’auteur-protagoniste dans l’immédiat post-13 novembre.

Dans une démarche similaire, les visages et les décors sont souvent réduits à des formes habillées par des aplats de couleur. Un parti pris graphique qui fait pleinement sens, puisqu’on touche davantage, dans Décroche, à l’impalpable – les sentiments – qu’à la réalité brute.

Le thème de la culpabilité y apparaît omniprésent. Laurent est comme torturé par sa propre survie. Le caractère aléatoire de cette tuerie, la nécessité d’aller de l’avant au risque de sembler indifférent à la mort de son ami Éric – ce qu’il n’est nullement – et même cette pensée douloureuse qui l’affecte, selon laquelle sans ses coups de fil répétés, son ex-collègue serait peut-être encore en vie. Le deuil est un processus complexe, personnel et graduel. Quand on y ajoute les visions cauchemardesques d’un massacre de masse, il devient proprement ineffable, et cela contribue à altérer les sentiments de notre protagoniste.

Ineffable. Et pourtant, cette dimension du récit est parfaitement restituée dans Décroche. Laurent Duvoux n’oublie pas non plus d’élargir son champ de vision pour englober la douleur collective. Claire, un personnage secondaire, nouvelle collègue de Laurent, était présente lors de l’attaque au Carillon. Le 13 novembre 2015 n’était pas l’histoire d’un homme ou d’un lieu, mais une tragédie nationale aux multiples contrecoups.

Décroche est une œuvre qui résonne longtemps après qu’on l’a refermée. C’est un récit minimaliste mais d’une grande sensibilité. Laurent Duvoux, par son approche narrative et graphique audacieuse, atteint une profondeur émotionnelle touchante, offrant une perspective personnelle sur la manière dont on peut aborder la mort, le deuil et la culpabilité après un horrible traumatisme. S’il ne s’agit pas du premier album consacré à cet attentat – citons par exemple Après le 13 novembre de Sophie Parra, Davy Mourier et Gery –, c’est peut-être le plus sensitif.

Décroche, Laurent Duvoux
Robert Laffont, octobre 2023, 160 pages

Note des lecteurs3 Notes
3.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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