« Batman One Bad Day : Ra’s Al Ghul » : vertige moral

En opposant une nouvelle fois le Chevalier noir et le maître de la Ligue des Assassins, Batman One Bad Day : Ra’s Al Ghul aborde les méandres de la moralité, la destructivité humaine, la nature cyclique de la vie et les paradoxes éthiques d’un super-vilain ambivalent.

Ra’s al Ghul, dont le nom signifie « Tête du Démon » en arabe, est à la fois ancien et intemporel. Dans le récit de Tom Taylor et Ivan Reis, il revient des morts en tant que témoin de sept siècles de bouleversements. Ses multiples résurrections lui ont permis d’observer la dégradation de l’humanité et de la nature. Son enfance tragique, marquée par le siège d’une ville et ses horreurs, permet de comprendre ce qui a façonné en lui ce vengeur impitoyable. « Tout a été brutalement arraché par le fléau de l’humanité. »

Le contraste entre la forêt luxuriante de son enfance et le désert aride de l’avenir illustre à merveille le récit de la dévastation écologique causée par l’humanité. La disparition des loups, ces créatures nobles qui l’avaient sauvé lors de sa jeunesse, symbolise la perte de l’équilibre naturel. Ra’s al Ghul s’est fait le gardien malgré lui de la mémoire terrestre. Il ressent profondément cette douleur des éléments face à la mainmise des hommes. C’est la raison pour laquelle il décide d’éliminer quelques puissants responsables de l’écocide afin de préserver l’essentiel : les hommes et leur environnement. Pour ce faire, il les remplace par des hommes de son cru.

Naturellement, Batman finit par entrer en jeu. Il enquête sur la disparition mystérieuse de nombreux chefs d’entreprise. Ce sont alors deux visions du monde qui se heurtent : celle du Chevalier noir, ancrée dans la justice, et celle de Ra’s, désespérée et radicale. Derrière ce conflit se cache une interrogation fondamentale : peut-on justifier un mal pour un bien plus grand ? Damian et Julia Edwards, la fille d’en entrepreneur assassiné, mettent eux-mêmes à l’épreuve le bien-fondé de l’intervention de Batman.

Bien ficelé, graphiquement réussi, Batman One Bad Day : Ra’s Al Ghul se déploie selon cet argument : un parallèle établi entre Batman, hanté par la perte de ses parents, et Ra’s, déchiré par l’agonie de la planète. Les deux personnages sont, à bien des égards, des reflets l’un de l’autre, tous deux cherchant à restaurer un ordre, qu’il soit moral ou écologique. Si les méthodes diffèrent, les ressorts émotionnels et psychologiques se sont pas si étrangers qu’on pourrait le croire.

L’album de Tom Taylor et Ivan Reis apparaît comme une méditation enlevée sur la nature humaine et notre relation avec la Terre. Ra’s Al Ghul assènera à Damian : « J’ai un profond respect pour ton père. C’est un grand homme. Mais les grands hommes peuvent se tromper. » Cette assertion pourrait parfaitement s’appliquer à son propre cas. Le conditionnel reste toutefois de mise, puisque la conclusion de l’album, court mais efficace, n’est pas sans ambiguïté.

Batman One Bad Day : Ra’s Al Ghul, Tom Taylor et Ivan Reis
Urban Comics, septembre 2023, 72 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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