« Spirou et la Gorgone bleue » : reflets pas tout à fait déformés

Yann et Danny publient aux éditions Dupuis Spirou et la Gorgone bleue. Dans un monde tourmenté par les questions environnementales, rendues pressantes par des éco-activistes obstinées, Spirou et Fantasio se trouvent mêlés à l’enlèvement d’une starlette du petit écran, Lara, et aux activités radicales menées par les troupes de la mystérieuse Gorgone bleue.

Seulement ornée d’un bikini qui laisse entrevoir ses formes généreuses, Lara s’active sur des plages tropicales anesthésiées par le soleil. L’œil de la caméra suit le moindre de ses gestes, pendant qu’elle promeut les produits d’une chaîne de fast-food appartenant à son amant, le sulfureux Simon Santo. La scène est ridicule à souhait, et elle se ponctue par l’enlèvement de la comédienne par une organisation nébuleuse placée sous le patronage de la Gorgone bleue. Une rançon est réclamée pour sa libération ; elle doit permettre de contrer les effets délétères de toutes les activités menées par son petit ami milliardaire.

Spirou et Fantasio sont embarqués un peu malgré eux dans cette affaire. D’une part parce qu’ils assistent en direct à l’irruption des militantes écologiques dans un restaurant ; d’autre part en raison de l’interruption de leur reportage sur le grand Marsupilami blanc des marais de Palombie par la diffusion d’une vidéo de Lara, retenue prisonnière. Leur enquête va les mener au comte de Champignac et à Seccotine, infiltrée au sein du groupe de la Gorgone bleue.

Toute ressemblance serait purement fortuite

Léger bien que très dialogué, Spirou et la Gorgone bleue ne lésine pas sur les références. Tout le monde y passe : John Hammond, McDonald’s, la RTBF, Hugues Dayez, Ghostbusters et surtout Donald Trump. L’apparence et le comportement de Simon Santo tiennent lieu d’évidences : le personnage est une décalque quasi parfaite de l’ancien président américain. Leader de la malbouffe internationale, producteur d’engrais, de pesticides et de produits chimiques, coresponsable de la pollution industrielle mondiale, partisan d’un greenwashing éhonté, cynique au possible, Simon Santo est un entrepreneur partisan des doubles discours et des vérités alternatives, qui a l’habitude de communiquer via… Twitter. Il n’a aucun mal à convaincre « un public anesthésié par les singeries publicitaires débiles de cette stupide Lara » de consommer en masse les mêmes produits qui lui ont coûté sa liberté. Et osera un programmatique « Make the planet clean again » en fin d’album.

Yann et Danny s’amusent aussi de Fantasio et de son romantisme pour la photographie en argentique, à l’heure où n’importe qui peut publier, instantanément, sur les réseaux sociaux, les forums ou les sites d’information en ligne, les clichés ou les vidéos des événements auxquels ils ont assisté. Ils dénoncent aussi l’hypocrisie des citoyens-consommateurs, plus consommateurs que citoyens. « Mon cœur est écolo, mais mon estomac est réac ! », lit-on comme s’il s’agissait d’objectiver un monde en crise(s). Ils évoquent enfin un P7, rassemblé notamment pour présenter les résultats d’études produites par des lobbies et censées prouver l’innocuité des produits commercialisés par les firmes les plus polluantes de la planète. Ou un USS Obama (sic), porte-avions de 14 milliards de dollars, détourné à des fins privées.

Friandise

S’il ne marquera pas les esprits, Spirou et la Gorgone bleue n’en demeure pas moins une friandise plaisante et souvent amusante. Ainsi, dans une vignette, une longue série d’insultes en anglais se verra traduite par un laconique « Zut ». Le Patriot Press Act ou la pollution des mers et ses continents de plastique prendront eux aussi une place en vue dans le récit. Tout comme les « poulpitos », ces créatures génétiquement modifiées et écologiquement saines, parfaits reflets du solutionnisme technologique que les écologistes battent en brèche.

En définitive, Spirou et la Gorgone bleue est une fresque contemporaine qui encapsule nos ambiguïtés, dans un récit doux-amer plaisant. À travers un mélange habile de satire et de réalisme, d’humour et de gravité, Yann et Danny ont composé une œuvre qui peut être vue, sous ses dehors enfantins, comme une chronique outrée de notre temps.

Spirou et la Gorgone bleue, Yann et Danny
Dupuis, septembre 2023, 88 pages

Note des lecteurs6 Notes
3.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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