Yannick : Malaise dans la salle ou mensonge sur la marchandise, vous avez dit Subjectif ?

Yannick ou comment Dupieux holp-up avec force et brio le cinéma français.

Une seule scène vaut les louanges unanimes de la presse pour le dernier opus de Quentin Dupieux. C’est Pio Marmaï qui la tient de bout en bout avec fracas, éclat, rage, authenticité et panache. L’acteur qui joue dans le film un acteur de boulevard assez ringard se métamorphose sous nos yeux, renverse les attendus du scénario, se confesse, explose et attaque le public : « J’en ai rien à foutre du public, moi j’aurais voulu être Depardieu, De Niro, Dewaere, pas me retrouver sur une petite scène de théâtre miteuse à débiter des dialogues médiocres. »

Dans cette seule scène la vie arrive, ses vibrations, ses émotions passant du trivial à l’emphase, du désespoir à la vitalité, du ridicule à la grandeur. L’acteur Pio Marmaï y est grand parce que vrai. Il dit la vérité que Yannick ne cesse d’entortiller sous un subtil jeu de frime ou d’esbroufe, perdant en route l’émotion et la sincérité, les remplaçant par un savant système d’entourloupe. 

Dupieux sait ce qu’il fait, il le dit dans ses interviews et il le fait en logicien et stratège génial. Il déplace ses obsessions et les transpose en récits cinématographiques. Nous sommes ici au cœur de la sublimation : transformation des pulsions (agressivité, peur, angoisse, frustration) en investissement et activité. Yannick ne fait pas obstacle à la règle et devient même performatif sur l’obsession, abrasif sur la frustration.

Un spectateur double du metteur en scène est proposé comme perturbateur d’une pièce de théâtre en train de se jouer. Dupieux offre au spectateur lambda, mal dans sa peau, ici un rien ignare (joué par un Raphaël Quenard beaucoup moins habité que dans le classieux Chien de la casse de Jean-Baptiste Durand) d’interrompre la pièce sous prétexte qu’elle ne change pas sa vie ! L’idée inattendue et pourtant pas si saugrenue que ça (qui n’a rêvé d’interrompre un spectacle au débotté et de protester contre la vanité du pseudo-art en présence ?) est excellente, mais son évolution est délirante, scabreuse et pas drôle du tout. Et c’est sans doute là que se situe l’entourloupe ou la duperie autour de Dupieux. Ses films naguère franchement comiques sont depuis Le Daim de grands films d’horreur déguisés en fantaisies barrées. Le déguisement, l’alibi de la comédie ou du burlesque ne viennent pas forcément du réalisateur mais du système de promotion qui nous fait prendre un film profondément aride pour une joyeuse fantasmagorie. Yannick, au fond, c’est un pauvre type qui devient terroriste par bêtise et bon cœur dans une tête en manque, et sa logique poussée à l’extrême crée du vide et de l’oppression.

Hier, dans une salle au centre de la capitale parisienne, personne ne riait. C’est subjectif, allez-vous dire ! Et Quentin Dupieux pare à tout puisqu’il intègre malicieusement un personnage joué par Sébastien Chassagne qu’il affuble de l’adjectif Mr Subjectif. Tout ce que chacun pourra dire n’a que peu d’importance et nous savons gré à Dupieux de se donner la verge pour se battre. En vérité le personnage de Yannick, frustré par la pièce qu’il est en train de voir et qui décide de prendre le pouvoir sur le texte et la salle, nous tend le miroir de ce que nous ressentons devant le film de Dupieux : frustration et malaise. 

FRUSTRATION parce que nous sentons bien que nous avons affaire à un cinéaste prodigieusement inventif, subtil, malin, éperdu de cinéma, mais pris en otage par le succès excessif de ses films, un cinéaste surtout qui n’endosse pas le réel impossible d’une mise à nu. Cela commencerait par arrêter de se prêter au jeu marketing de présenter ses films pour ce qu’ils ne sont pas, arrêter la parade fake des comédies. Cesser d’être capturé par le désir de cette société du grand Capital, que par ailleurs il sait dénoncer tout autant qu’il ne sait y renoncer. Yannick n’oublie pas d’être marxiste. Yannick c’est le gardien de nuit sans parenthèse enchanteresse qui va au théâtre ou au cinéma une fois tous les 3 mois et qui pour cela entame une chevauchée du combattant : demander son jour de congé, faire 45 mn de transports, puis aller à pied. Bref, Yannick c’est l’ouvrier de Marx aliéné par son travail qui, lorsqu’il peut enfin être au théâtre, attend d’être dédommagé de son aliénation et remboursé de sa vie de forçat. Il attend un sacrifice sur scène, une explosion d’émotions, pas juste une piètre pantalonnade sans nécessité, piteuse et déprimante. 

L’unique morceau de bravoure du film, c’est la sortie de Pio Marmaï : tout à coup le cinéaste vrille, tout à coup il se passe quelque chose. Un grand acteur vient nous alerter et nous prendre à partie de son impuissance, de la nullité de son existence d’artiste. Tout à coup notre cœur fait boum. La réalité revient éclabousser le film, la réalité de la vie vivante. Pio Marmaï ne s’y trompe pas. Lorsqu’il s’agit de reprendre le cours de la fausseté, il réajuste délicatement d’un geste dandy sa mèche.

Autre personnage superbement écrit parce que libre, insolent, sans peur, impavide : un spectateur aristocrate interprété par l’élégant Jean-Paul Solal. Celui-là a le culot de rompre le hold-up du fake, de quitter la salle avec classe.

MALAISE parce que Yannick sous ses apparats farceurs est purement et profondément inquiétant, maladroit dans sa mise en scène, pesant, toujours à la limite du passage à l’acte. Le personnage joué par un Quenard, un peu trop ramené à un paumé populaire, looser ou beauf sans intérêt, ce personnage montre un mec qui ne sait plus faire la différence entre la scène et la réalité. Cette veine borderline est très belle lorsqu’elle accouche de la scène d’apothéose de Pio Marmaï. Elle est plus embarrassante sur le reste du film qu’elle fige dans une absence de vie, de chair, de mouvement, d’adrénaline. L’ensemble de Yannick dans sa proposition pétrifie et décrit davantage un malaise dans la civilisation qu’une franche farce. Bien sûr tout cela est subjectif et l’essentiel demeure : faire des films coûte que coûte. Vive que tombent les masques du mercantilisme absurde qui fausse les défis et les exigences de ce cinéaste complexe et brillant. Vive le Shining de Quentin ou plus idoinement une série Dupiesque.

Bande-annonce : Yannick

Fiche Technique : Yannick

Réalisateur : Quentin Dupieux
Par Quentin Dupieux
Avec Raphaël Quenard, Blanche Gardin, Pio Marmaï..
2 août 2023 en salle / 1h 07min / Comédie
Distributeur : Diaphana Distribution

Note des lecteurs64 Notes
4

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