Le marchand de tapis de Constantinople – 1 – Approche d’un destin

Originaire de Kuala Lumpur (capitale de la Malaisie), la dessinatrice et scénariste Reimena Yee nous propose ici une adaptation BD d’un conte turc qui nous plonge dans une atmosphère digne des Mille et Une Nuits.

Après quatre pages de préambule qui donnent une idée du destin du personnage principal, la narration commence en 1091 AH/1690 EC et un astérisque nous renvoie d’emblée vers le glossaire (une page complète) situé en tout début de volume, qui nous renseigne sur la façon de compter les années. On y apprend que AH signifie Année de l’Hégire qui fait référence au premier jour du calendrier islamique. EC signifie Ère Commune, soit les années du calendrier grégorien que nous utilisons. L’action commence donc à la fin du XVIIè siècle. Cela a son importance vis-à-vis d’un certain nombre de détails significatifs. D’abord, ici les personnages vieillissent avec les années qui passent, contrairement à ce qu’on observe bien souvent en BD. Ensuite, dans la narration, la ville est plusieurs fois nommée Istanbul, contredisant ce qu’affirme le titre. Bien entendu, il s’agit de la même ville, d’abord nommée Byzance (jusqu’en 324), puis Constantinople (jusqu’en 1453) et enfin Istanbul, mais officiellement seulement à partir de 1923. La narration rend donc compte d’une transition sur plusieurs siècles. D’ailleurs, cette longue période pourrait correspondre au passage de la transmission orale (très classique pour un conte) à la mise par écrit, en gardant à l’esprit que de la version originelle à celle présentée, de nombreuses variations ont pu voir le jour.

L’histoire

La narration ne respecte pas une progression temporelle classique, puisqu’elle commence avec Zeynel et Ayşe époux et marchands de tapis établis à Istanbul. Mais rapidement, nous revenons vingt-cinq ans en arrière, pour voir et comprendre la rencontre entre les futurs époux. Nous apprenons qu’ils ont été présentés pour un mariage arrangé par leurs familles respectives et qu’ils ne s’y sont pas opposés. Leur commerce de tapis a prospéré grâce à une association fonctionnant parfaitement, Zeynel étant un bon vendeur sachant y faire auprès de la clientèle pour mettre en valeur leurs tapis et Ayşe constituant le véritable cerveau de la boutique, dirigeant tout, y compris le travail des tisserands. Petit regret au passage, on ne voit pas vraiment ici le travail de confection des tapis, la narration se concentrant bien davantage sur les intrigues qui se nouent que sur les fils qui se tissent, malgré un évident parallèle.

La rencontre

Quand Zeynel et Ayşe se rencontrent, Zeynel ne pensait pas du tout devenir marchand de tapis, puisque son père l’avait éduqué pour qu’il devienne imam. De plus, il était particulièrement timoré, se croyant pourvu de bien peu de qualités, ne faisant que se conformer à l’image qu’on voulait donner de lui. Pour cela, sa rencontre avec Zeynel s’avère déterminante. Quant à Ayşe, elle a toujours vécu avec sa famille à Uşak (dont la région est reconnue comme typique de certains tapis faits main, en laine ou en soie), n’a jamais aimé tisser des tapis mais a toujours admiré son père dans son activité de marchand de tapis. Ayant acquis un véritable savoir en l’observant, elle est devenue son égale et voit son association avec Zeynel comme profitable. Finalement, ce mariage arrangé devient une histoire d’amour forte. Comme quoi, Ayşe et Zeynel se montrent capables de tisser un lien fort !

Le malheur

Zeynel est amené à voyager pour vendre ses tapis. D’Istanbul, il part à cheval, accompagné par un chameau qui porte la cargaison. Dans un endroit désert, il tombe sur un inconnu aux traits européens qui se présente sous le nom de Mora Strigoli et qui dit avoir été dépouillé par des bandits. Comme Zeynel, il voyage vers la Roumélie, un nom qui nous met la puce à l’oreille car il sonne comme la Roumanie où Bram Stoker situe la Transylvanie, patrie des vampires. Effectivement, Zeynel est tombé dans un traquenard et il va se faire mordre par un vampire et devenir vampire lui-même. Cela le plonge dans un grand désespoir, car il ne supporte plus la lumière du jour et craint de causer le malheur de sa famille. À tel point que, de retour, il supplie Ayşe de le laisser partir…

Observations

Outre que la narration se montre assez virtuose, le dessin de Reimena Yee est de toute beauté, avec un trait bien net et affirmé qui doit autant à la ligne claire classique qu’à une influence orientale indéniable et qui met parfaitement en valeur son talent pour l’organisation des planches qui propose une magnifique variété, que ce soit dans la taille et la forme des vignettes, que dans leur organisation (parfois même en dépassant le cadre trop formel de la vignette classique). Et puis, même si elle se montre un peu décevante dans sa façon de mettre en valeur les tapis (quand elle les montre, même pour des gros plans, elle présente des dessins, des motifs, mais sans parvenir à faire sentir la texture de la surface d’un tapis, tâche particulièrement difficile reconnaissons-le), elle se rattrape très largement dans son utilisation des couleurs. Cet aspect contribue largement au régal visuel de chaque planche. Ajoutons l’ambiance rendue, avec les couleurs de l’islam, dans les motifs des décors, le vocabulaire utilisé qui fait sentir que selon l’intonation, un mot ou une expression peut revêtir différentes significations, subtilité particulièrement difficile à rendre. C’est un état d’esprit qui émerge, très loin des dérives islamistes de notre époque et beaucoup plus tourné vers un art de vivre et l’épanouissement des individus dans une civilisation où l’esthétisme (symbolisé par les tapis) joue un rôle fondamental. Adaptation d’un (fragment de) conte, voici une BD accessible (malgré son épaisseur… 352 pages, non numérotées) même pour de jeunes lecteurs.rices (à partir de 12 ans) qui apprécieront le talent de « Shéhérazade » Reimena Yee. On attend la suite, d’ores et déjà annoncée pour le 25 août 2023.

Le Marchand de tapis de Constantinople (Tome 1), Reimena Yee
KINAYE : sorti le 12 mai 2023

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3.5

Festival

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