Les Photos d’Alix, ou la voix du délice

Dans trois courts métrages de Jean Eustache regroupés en un long, et comprenant Les Photos d’Alix, Le Jardin des délices et Offre d’emploi, ce qui surprend d’emblée est la modestie du dispositif en rapport avec la virtuosité des effets.

Dans Les Photos d’Alix, la jeune photographe Alix Cléo Roubaud échange avec son interlocuteur un unique propos : elle commente ses propres photographies. À l’image, on voit le dialogue d’Alix avec celui qui l’invite à préciser le sens de ces photos, on voit également les photos de la jeune femme. Mais l’essentiel est ailleurs. L’essentiel se cristallise dans la voix très durassienne d’Alix Cléo-Roubaud et sa passion pour son art. La caméra est toute entière, et nous aussi, spectatrice du vertige de cette voix  raffinée, cultivée, héritière de toute une classe délicieusement éclairée capable d’articuler le plus suavement du monde des mots très précis pour faire exister – sans les réduire – les images.

En fait, la voix et le commentaire d’Alix Cléo-Roubaud pourraient suffire à l’écran tant ils génèrent une profondeur de champ, du mystère, des clairs-obscurs, tant ils happent dans l’énigme de la photographie. 

À un certain point, ce que dit Alix s’échappe de ses propres photos, ne coïncide plus forcément, sa parole descriptive s’est élevée dans le fantasme, la jouissance pure.

C’est exactement le même dispositif que Jean Eustache adopte pour le second court métrage Le Jardin des délices. Un acteur devenu psychanalyste, Jean-Noël Picq, a invité une assemblée d’esthètes avec qui il partage sa description foisonnante et étonnante du triptyque de Jérome Bosch, Le Jardin des délices.

Lentement, nous assistons et sommes alors témoins d’un inénarrable vertige. Jean-Noël Picq, le triptyque dans les mains, se met à décrire en direct le tableau de Bosch avec toutes les forces inépuisables de son imaginaire concentrées et tendues dans un but unique : relater tous les détails de l’œuvre du peintre primitif. Jamais sa parole ne verse dans le fantasme ou l’interprétation. Toujours elle court et dévale dans la minutie des figures vues à l’écran.

Jean-Noël Picq nous décrit la grande jouissance de ce qui est peint et la minutie de sa description s’élève en exaltation absolue.

Après ces deux chefs-d’œuvre, le dernier court Offre d’emploi souffre de la comparaison. Il demeure plus contingent, une sorte de friandise élégante qui nous laisse de quoi nous remettre et réfléchir à l’excellence éprouvée dans les deux opus précédents.

Bande-annonce : rétrospective consacrée à Jean Eustache

https://www.youtube.com/watch?v=kBBk5zljShk

Synopsis : Programme de trois courts métrages de Jean Eustache.

Les Photos d’Alix (18′) :
Une photographe (Alix Cléo-Roubaud) discute avec un jeune homme (le fils de Jean Eustache). Elle lui montre des photos qu’elle commente. Elle explique ses effets, ses intentions, explique le contexte, décrit les personnages. Tantôt on les voit parler, tantôt on voit les photos plein cadre. Peu à peu le commentaire s’écarte des images. D’abord un peu, puis de manière de plus en plus flagrante au point de ne plus correspondre du tout à ce qu’on voit.

Offre d’emploi (19′) : Mathieu Pelletier est à la recherche d’un poste de commercial. Il sélectionne une annonce dans le journal et se rend à l’entretien d’embauche. Il y détaille son expérience professionnelle. À l’issue de l’entretien, on lui demande d’envoyer une lettre de candidature manuscrite. La lettre est envoyée avec un paquet d’autres à une experte en graphologie qui fait d’abord un rapide tri, puis une analyse plus détaillée.

Le Jardin des délices de Jérôme Bosch (34′) :
Il est deux heures du matin. Jean-Noël Picq, assis dans un fauteuil rouge, face à un homme et deux femmes, commente le troisième panneau du triptyque de Jérôme Bosch dont il tient une reproduction. Le peintre flamand y a représenté l’Enfer. Eustache montre en gros plans les détails décrits : bêtes costumées, monstres, hommes dévorés, étranglés, décapités, suppliciés… Picq évoque le désordre, la jouissance sans organe et la très grande tranquillité des personnages.

De Jean Eustache
7 juin 2023 en salle / 1h 11min / Documentaire, Drame
Distributeur : Les Films du Losange

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Festival

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