« William, 31 ans, scénariste » : introspection ironique

Les éditions Delcourt accueillent dans leur collection « Pataquès » l’album teinté d’humour et d’autodérision William, 31 ans, scénariste, de l’auteur et dessinateur James.

Avez-vous déjà entendu parler du scénariste de bandes dessinées ? Ce drôle d’animal qui évolue entre les bulles et les cases, souvent dans l’ombre de son alter ego, le dessinateur. Ah, quelle belle espèce ! Il est, de prime abord, un être peu sûr de lui, surtout lorsqu’il se retrouve en présence de ses cousins éloignés, les romanciers. Lors des foires du livre, il se terre généralement derrière un amoncellement de planches illustrées, se nourrissant de miettes de sandwich au thon et de la reconnaissance rarement offerte par les lecteurs qui ont réussi à déchiffrer son nom en minuscules sur la couverture de la BD. Sa relation avec le dessinateur est digne d’un roman d’amour et de trahison. Parfois, le scénariste court plusieurs lièvres à la fois, jonglant entre différents projets, laissant son dessinateur l’attendre comme une fiancée au pied de l’autel. Parfois, il s’engouffre dans des méandres narratifs qui aboutissent à de longues planches muettes, laissant son complice en arts graphiques porter tout le poids de l’histoire sur ses épaules encrées.

Vous savez, ils craignent tous deux quelque chose – une menace silencieuse, intangible, mais omniprésente : l’intelligence artificielle. Pourquoi, me demanderez-vous ? James l’explique en plaisantant, laissant entendre qu’une IA pourrait très bien concevoir les mêmes succédanés que lui et ses collègues, révolutionnaires certes, mais seulement à la marge. Et puis, il y a ce cliché persistant, débordant d’autodérision, selon lequel le scénariste de BD ne serait rien d’autre qu’un scénariste de cinéma ou un écrivain raté. Mais en vérité, c’est un créateur à part entière, un architecte de mondes, même si parfois, il conçoit des univers où les canards parlent et les aliens portent des pyjamas à rayures. Un monde où, trop souvent, les héros couillus l’emportent sur l’observation rigoureuse du quotidien.

Il y a aussi ces idées qu’il a parfois – farfelues, capillotractées, absurdes, pathétiques – comme celles d’une invasion de hamsters zombies ou d’une romance entre un cactus et un arrosoir. Oui, c’est un artiste et son esprit est un étrange théâtre. Il a tendance à oublier que ses collègues féminines existent et qu’elles réussissent parfois mieux que lui. Il évolue dans un microcosme peuplé d’éditeurs complexés, d’illustrateurs lésés, de critiques intéressés, de journalistes paresseux et de lecteurs volages, chacun ayant son propre rôle à jouer, parfois sous une forme diamétralement opposée, dans ce drame semi-comique qu’est la création de la bande dessinée. Car c’est bien cela qui ressort de William, 31 ans, scénariste, des crispations derrière un voile de légèreté.

Et parmi tout ce tumulte, le scénariste de bandes dessinées apprend la patience. Surtout lorsqu’il est assis pendant des heures à une table de dédicace, attendant désespérément que quelqu’un le reconnaisse, se présente à lui et sollicite son attention. Il ne peut qu’admirer avec une pointe d’envie le stand voisin, où une véritable rockstar de la bande dessinée, avec qui il comparait peut-être la veille ses chiffres de ventes, attire des hordes de fans. Mais rassurez-vous, il y a une certaine beauté dans ce métier. Comme le fait de laisser libre cours à un esprit créatif qui ne connaît pas de limites. De lier son destin à un collègue illustrateur qui donnera vie – ou en tout, images – à des idées, des mots.

Et puis, il y a les moments de doute. Quand l’inspiration semble avoir fait ses valises et quitté le pays. On prend toutes les postures du monde, en pure perte. On se donne de la contenance, mais on n’arrive à rien. Le scénariste se retrouve à fixer une feuille blanche, se demandant si son prochain chef-d’œuvre sera une saga épique intergalactique ou une comédie romantique mettant en scène des légumes anthropomorphes. Mais malgré tous ces défis, le scénariste de BD persiste. Il continue à tisser des histoires, à créer des mondes, à faire rire, pleurer et rêver ses lecteurs. Car, au fond, il sait que chaque bulle dessinée, chaque case imaginée, chaque personnage créé est une petite victoire contre le doute, l’incertitude et la page blanche.

Et, à la fin de la journée, lorsqu’il rentre chez lui, épuisé mais satisfait, il sait qu’il ne changerait de métier pour rien au monde. Parce qu’après tout, qui d’autre peut prétendre être payé pour inventer des histoires de pingouins détectives ? Ou, pour reprendre l’exemple de James, imaginer des « off the record » absurdes, immerger d’ironie le quotidien du bédéiste, générer des planches estampillées « Lil’ Will, graine de scénariste », tourner en dérision le cycle de la création ou les trucs et astuces des scénaristes et lâcher, très hypocritement, un sartrien « l’enfer, c’est la surproduction des autres » ?

William, 31 ans, scénariste, James
Delcourt/Pataquès, mai 2023, 72 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.