Temps mort : un drame carcéral poignant et humain

En traitant la thématique des jours de permissions, la réalisatrice Ève Duchemin nous plonge avec Temps morts dans un douloureux pan de l’univers carcéral. Ou, par le biais de trois portraits distincts, elle parvient à mettre en avant les douloureuses conséquences d’un séjour en prison et des difficultés de réinsertion. Certes, le tout possède des facilités et autres défauts d’écriture, mais l’ensemble se révèle être une œuvre déchirante et avant toute chose humaine.

Synopsis de Temps mort : Pour la première fois depuis longtemps, trois détenus se voient accorder une permission d’un week-end. 48h pour atterrir. 48h pour renouer avec leurs proches. 48h pour tenter de rattraper le temps perdu…

Cela serait la solution de facilité de devoir comparer Je verrai toujours vos visages et le film qui nous intéresse ici, Temps mort. Et ce même si un bon mois sépare leur date de sortie respective. En effet, les deux titres abordent la même ambition : celle de plonger le spectateur dans un pan de l’univers carcéral. Non pas pour nous faire vivre ce qu’est la détention de manière viscérale – des titres comme Un Prophète l’ont très bien fait avant. Mais pour mettre en évidence les lourdes conséquences que peuvent induire un séjour en prison, et donc un crime. Sur la vie d’un détenu, quel que soit le crime dont il doit assumer la peine, et les dommages collatéraux que cela entraîne. Sur les victimes et les proches. Néanmoins, si Jeanne Herry évoquait tout cela par le prisme de la justice restaurative, la réalisatrice belge Ève Duchemin préfère traiter le sujet d’une toute autre manière. Et pour cause, avec son tout premier long-métrage de fiction – ayant plusieurs documentaires à son actif –, la cinéaste s’intéresse ici aux jours de permissions. Ces instants de liberté qui offrent à certains prisonniers l’occasion de commencer une réinsertion sociale et personnelle, le temps de quelques jours. Et qui peut se révéler difficile pour certains. C’est ce que Duchemin s’engage ici à mettre en avant. Et autant dire qu’elle y parvient grâce à une œuvre pour le moins poignante et intelligente.

Première force du long-métrage : son écriture. Afin de brasser divers thèmes et conséquences, la réalisatrice nous livre avec Temps mort le portrait de trois hommes bien distincts. À commencer par Colin, dont la permission permet d’évoquer l’ivresse de la libération mais aussi le risque de retomber dans la récidive à cause d’un cadre peu recommandable – ses fréquentations, une bande de dealers qui ont su éviter la prison contrairement à lui. Puis vient Anthony, un dépendant aux drogues et à l’alcool qui doit subir les dommages de son incarcération – devant suivre un traitement médicamenteux, pour supporter l’isolement et le confinement de sa détention. Et enfin Julien, un vétéran – 20 ans d’enfermement – qui doit faire face à la difficulté de retrouver du travail et des interactions sociales. Trois parcours, trois personnalités différentes mais mises sur un même pied d’égalité. Qui doivent subir leurs problèmes respectifs mais aussi communs. Comme la difficulté de retrouver un équilibre familial, de se faire pardonner ou accepter comme tel. De se dégager d’une image qui les rend pathétique aux yeux de leur entourage. Ou même de se sortir d’un état ô combien bridé, aussi bien sexuel que relationnel. C’est ainsi que se présente Temps mort : le destin de trois personnages vus non pas comme des monstres mais comme des êtres humains aux pesantes fêlures. Dont jamais les crimes ne seront racontés en détails, voire évoqués. Et pour lesquels nous ne pouvons qu’éprouver une profonde empathie.

Certes, l’ensemble n’est pas sans défauts, et notamment l’écriture. En effet, nous pourrions par exemple reprocher à Temps mort bon nombre de facilités, de raccourcis. Comme cette idée de prendre trois détenus d’une même prison, sans que ce détail scénaristique n’apporte quoi que ce soit niveau narration. Au contraire, les personnages pourraient provenir de prisons différentes que cela ne changerait strictement rien au titre. Même, il serait parti sur cette base, cela lui aurait permis d’aborder d’autres thématiques non moins intéressantes. Suivre une femme sortant de détention, par exemple. Montrer le cheminement d’une détenue devant renouer avec ses enfants et trouver sa place dans une société où être une femme est déjà une épreuve. Sans pour autant tomber dans du féminisme pur, traiter ce point de vue aurait pu apporter un petit plus à Temps mort. Autre facilité des trois intrigues : leur fatalité. Si l’histoire de Colin est celle qui se finit la moins douloureusement, il plane sur le film une ambiance pesante. Comme si chaque cas était aussi difficile que ceux qui nous sont présentés ici. Suivre en parallèle une permission plus légère aurait, quant à elle, pu donner un comparatif plus nuancé et moins éloigné de la vérité. Car franchement, il est impossible de croire que la réinsertion de certains détenus ne se déroule pas sous de meilleures circonstances. Pour un résultat beaucoup plus encourageant.

Mais malgré ces défaillances d’écriture, impossible de rester de marbre devant ces trois portraits. D’une part parce qu’ils sont racontés avec énormément de soin et de passion, Ève Duchemin ayant pris 5 ans à écrire leur parcours respectif. De l’autre, cette dernière s’est également investie pour nous faire vivre leur vécu et celui de leurs proches. En s’entourant déjà de comédiens prestigieux (Karim Leklou, Issaka Sawadogo, Jarod Cousyns…) qui offrent de remarquables prestations. Mais également en abordant une mise en scène toute en simplicité. Une mise en scène qui ne tombe jamais dans les artifices de réalisations (musique à outrance, effets tape-à-l’œil, montage stylisé…) et qui surligne ainsi la finesse de ses trois récits. Nous offrant pour le coup une œuvre déchirante et humaine, qui saura toucher le spectateur en plein cœur.

Encore une fois, il est facile de comparer Temps mort à Je verrai toujours vos visages. Et même s’il n’a pas le prestige de ce dernier – entendre par là un casting de têtes connues, comme Adèle Exarchopoulos, Gilles Lellouche ou encore Élodie Bouchez – ni une écriture parfaite, la première fiction d’Ève Duchemin n’en démérite pas moins. Au contraire, elle demande à ce que nous nous attardions dessus, tout en témoignant du talent d’une réalisatrice ô combien passionnée.

Temps mort – Bande-annonce

Temps mort – Fiche technique

Réalisation : Ève Duchemin
Scénario : Ève Duchemin
Interprétation : Karim Leklou (Anthony Bonnard), Issaka Sawadogo (Julien Hamousin), Jarod Cousyns (Colin Elajmi), Blanka Ryslinkova (Annie Bonnard), Johan Leysen (André Bonnard), Babetida Sadjo (Édith), Hassiba Halabi (Souad Elajmi), Diego Murgia (Thomas Bonnard) …
Photographie : Colin Lévêque
Décors : Luc Noël et Perrine Rulens
Costumes : Magdalena Labuz
Montage : Joachim Thôme
Musique : Fabien Leclercq (Le Motel)
Producteur : Annabella Nezri
Maisons de Production : Kwassa Films et Les Films de l’Autre Cougar
Distribution (France) : Pyramide Distribution
Durée : 115 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  03 mai 2023
Belgique, France – 2023

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3.5

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Sebastien Decocq
Sebastien Decocqhttps://www.lemagducine.fr/
Se droguant avec Jurassic Park, Les Dents de la Mer, Independence Day, E.T. et Indiana Jones à l'âge de 6 ans (même moins pour certains), autant dire que le cinéma était une passion d'emblée. Qui continue à s'élargir au fil des années, à tel point que j'espère un jour en faire mon métier (scénariste, réalisateur, critique... tout est bon !). A mon actif, quelques montages vidéos et un semblant de court-métrage en réserve, je préfère toutefois encore plus m'enfouir dans une salle de cinéma et me laisser transporter par ce que propose le grand écran. Que ce soit un plaisir coupable comme les comédies musicales ou les gros blockbusters d'un certain Michael Bay (je sens la foudre s'abattre sur moi !). Ou bien de véritables chefs-d'oeuvre. Quoiqu'il en soit, du moment que c'est signé par Nolan, Cameron, Spielberg et Burton, je fonce littéralement payer mon ticket.

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