« Cerveaux augmentés (humanité diminuée ?) » : à l’aube du transhumanisme

Les éditions La Découverte et Delcourt s’associent à l’occasion d’un essai graphique intitulé Cerveaux augmentés (humanité diminuée ?), rassemblant Thierry Murat et Miguel Benasayag. L’ambition de l’ouvrage est claire : transposer partiellement et surtout compléter l’essai éponyme du philosophe et psychanalyste franco-argentin Miguel Benasayag, publié en 2016.

La quête insatiable de l’humanité pour comprendre les mystères de la nature a donné lieu à plusieurs découvertes majeures qui ont bouleversé notre perception du monde et de l’homme. Dans Cerveaux augmentés (humanité diminuée ?), Thierry Murat et Miguel Benasayag reviennent ainsi sur les trois blessures narcissiques infligées par la science à l’homme : Copernic et Galilée mettent en cause la vision géocentrique du monde, le darwinisme nous apprend que notre espèce partage un ancêtre commun avec les primates et que nous ne sommes, en réalité, que de proches cousins des singes, Freud démontre que les êtres humains sont soumis à des forces inconscientes, notamment des pulsions et des désirs, qui influencent en profondeur leur comportement.

Aujourd’hui, c’est un autre défi qui se pose aux connaissances humaines. Non seulement les nouvelles technologies numériques agissent puissamment sur la structure de notre cerveau et nos capacités cognitives, mais les machines prennent une place croissante dans notre vie quotidienne, en ce y compris professionnelle. Un exemple particulièrement édifiant se trouve dans la dernière partie de l’ouvrage, avec le cas, certes extrême, de la société chinoise NetDragon Websoft, mastodonte du secteur vidéoludique… piloté par une IA occupant les fonctions de directrice générale. Ce mouvement de fond visant à mettre en compétition les hommes et les IA remonte à plusieurs décennies. La victoire de Deep Blue, l’ordinateur d’IBM, sur le champion du monde d’échecs Garry Kasparov en constitue probablement un tournant majeur. En 1997, l’intelligence humaine apparaît (déjà) menacée par son homologue artificielle – bien qu’un bug soit en réalité à l’origine de la victoire de la machine.

Leibniz a introduit les notions de perception, d’aperception, de conscience et de connaissance pour décrire les processus cognitifs qui sous-tendent notre compréhension du monde. Le travail du cerveau consiste à organiser et à harmoniser les informations, tout en s’adaptant aux changements et aux stimulations externes. Les auteurs s’appuient sur ces réflexions pour problématiser les effets du numérique sur nos structures cérébrales et capacités cognitives. Cerveaux augmentés (humanité diminuée ?) revient ainsi abondamment sur les écrans, les réseaux sociaux et leurs effets délétères sur la construction cognitive, la maîtrise de l’attention, de l’émotion et le degré de concentration. L’exposition constante à des stimuli hypnotiques et aux boucles neuronales ultra-rapides engendrées par ces technologies nuit à notre tolérance à l’ennui, un état pourtant nécessaire pour développer la créativité et la réflexion. Rien que ça.

Rendu plus léger par le recours aux dessins, le propos général de l’ouvrage n’en demeure pas moins dense et passionnant. Une analogie permet aux auteurs d’exemplifier la manière dont les nouvelles technologies peuvent entraîner des altérations morphologiques sur le cerveau. La relation étroite et fonctionnelle entre l’homme et le chien a en effet façonné l’évolution de ces deux espèces. L’homme a développé une capacité à communiquer par la parole, tandis que le chien a fait de même avec des compétences olfactives et auditives poussées à leur apogée, ainsi qu’à travers une soumission envers son maître. Les auteurs s’interrogent sur la possibilité d’une coévolution similaire entre l’homme et la machine digitale, et sur l’impact de cette relation sur notre essence anthropologique.

Le cerveau humain est d’une complexité telle qu’une lésion importante peut provoquer un effet limité, tandis qu’une lésion mineure peut entraîner des conséquences considérables. La plasticité cérébrale permet une certaine réadaptation, parfois vertigineuse, comme le montrent les enfants épileptiques ayant subi une hémisphérectomie et vivant avec une seule moitié de cerveau sans pour autant demeurer dans un état végétatif. Cette plasticité présente des avantages certains mais supposent aussi que les nouvelles technologies puissent exercer une influence significative sur notre cerveau. Et ce terrain, nous l’avons vu, est celui qu’investissent Thierry Murat et Miguel Benasayag. Ils expliquent notamment que les réseaux sociaux se caractérisent par un phénomène de déréalisation qui peut entraver la capacité des humains à agir, car ils n’« habiteraient » plus suffisamment leur corps et le réel. Et les auteurs de dénoncer ceux qui entendent virtualiser et stériliser le réel, ainsi que l’idéal du cyborg, c’est-à-dire de l’homme indéfiniment augmentable. Cette vision d’un avenir d’hybridation biotechnologique, au cœur de l’ouvrage, interroge sur les limites éthiques et les implications anthropologiques de notre quête incessante de progrès technologique.

Finalement, des espoirs de Shannon et Wiener jusqu’à la Silicon Valley et le projet artefactuel d’un homme nouveau modulaire et algorithmique, Thierry Murat et Miguel Benasayag dressent un panorama glaçant, terriblement actuel, tout en opérant toutes les distinctions nécessaires et indubitables entre l’homme et la machine, entre la mémoire et le stockage, entre les réseaux neuronaux et les circuits électroniques. En cela, Cerveaux augmentés (humanité diminuée ?) apparaît plus indispensable que jamais.

Cerveaux augmentés (humanité diminuée ?), Thierry Murat et Miguel Benasayag
La Découverte/Delcourt, mai 2023, 184 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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