« L’Art des États-Unis 1750-2000 » : panorama politique, social et artistique

Les éditions Hazan publient L’Art des États-Unis 1750-2000, de John Davis et Michael Leja. Les auteurs nous offrent une exploration méticuleuse et richement illustrée de l’art visuel aux États-Unis, sur une période de 250 années, donnant une voix à une multiplicité d’artistes et rendant compte des interactions étroites entre l’art, la société et la politique.

Publié aux éditions Hazan, L’Art des États-Unis 1750-2000 est le fruit d’une collaboration entre John Davis, auteur et co-auteur de nombreux catalogues et ouvrages en anglais, et Michael Leja, professeur d’histoire de l’art à l’Université de Pennsylvanie. Issu de la Terra Foundation for American Art, l’ouvrage s’inscrit dans le cadre d’une mission de promotion, de présentation et de compréhension de l’art américain, et, chose rare, a été conçu et pensé à destination d’un public non anglophone. Outil éducatif doté d’une sélection iconographique minutieuse, il permet d’engager un dialogue visuel avec les textes, qu’ils s’agissent d’extraits d’articles, d’essais ou de commentaires provenant des artistes eux-mêmes.

Au fil des pages, les auteurs nous guident à travers les différentes périodes de l’histoire de l’art aux États-Unis, en passant par le développement du mécénat et des institutions dans la jeune Amérique, l’affirmation de la démocratie dans un contexte de tensions raciales, la guerre de Sécession, le nouvel internationalisme, la prospérité et la dépression, la polarisation politique, la contre-culture et la réaction qu’elle engendre, les guerres culturelles ou encore le postmodernisme. Entretemps, l’art moderne, la guerre froide et le Gilded Age sont également abordés. Des personnalités telles que Benjamin West, John Trumbull, Charles Willson Peale, Thomas Cole, Nathaniel Jocelyn, Frederick Douglass, Nathaniel Hawthorne, Thomas Moran, Henry James, James McNeill Whistler, John Singer Sargent, Mary Cassatt, Cecilia Beaux, Kenyon Cox et Albert Pinkham Ryder nourrissent la réflexion des auteurs, qui établissent des ponts réguliers entre le contexte sociopolitique et le cheminement artistique américains.

Dans ce voyage à travers les années et les mouvements artistiques, John Davis et Michael Leja nous font découvrir les diverses questions esthétiques, artistiques, culturelles, qui ont animé et façonné l’art américain. Ils abordent des sujets connexes tels que la démographie, les tensions religieuses, les relations avec les peuples autochtones, les questions raciales, le commerce international d’esclaves, la condition ouvrière et féminine ou la modernisation économique, offrant ainsi une perspective complète et transversale sur leur objet d’étude. L’ouvrage évoque par exemple la construction du Capitole et les débuts des institutions artistiques, avec des artistes comme John Trumbull et Charles Willson Peale, qui ont joué un rôle déterminant dans la promotion de musées ou la création de l’American Academy of the Fine Arts. Leurs efforts ont contribué à l’émergence d’une scène artistique américaine indépendante et florissante.

L’ouvrage met également en lumière les interactions entre l’art et les problématiques raciales, comme dans le cas du portrait à l’huile de Joseph Cinqué, meneur de la révolte du navire négrier Amistad, réalisé par Nathaniel Jocelyn, ou les écrits de Frederick Douglass problématisant la représentation des sujets noirs par les artistes blancs, qui seraient en quelque sorte prisonniers de leurs préjugés sur la physionomie des Africains. Les auteurs abordent également l’expérience des artistes américains en Europe et les influences croisées entre les deux continents. Parmi les nombreux artistes présentés dans l’ouvrage, Thomas Cole, considéré comme l’un des fondateurs de l’Hudson River School, un groupe informel de peintres paysagistes patriotes du nord-est des États-Unis, illustre les défis rencontrés par les artistes de l’époque pour commercialiser leur travail et s’affirmer sur le plan artistique, dans un contexte où le manque de moyens et d’éducation du public entravait leur ascension et où le mécénat posait des problèmes de liberté créative.

Dans sa seconde moitié, L’Art des États-Unis 1750-2000 interroge la place des femmes artistes et revient sur les conseils prodigués par Louise Cox. Dans une perspective égalitaire, cette dernière encourage les femmes à ne pas renoncer au mariage pour leur carrière, mais à le retarder jusqu’à ce qu’elles aient reçu une éducation rigoureuse comparable à celle des hommes. Les artistes, hommes et femmes, devraient selon elle réduire leur production artistique tout en conservant un niveau de qualité élevé, suivant le principe « faites-en moins, mais faites-le bien ». À la fin du XIXe siècle, le philosophe John Dewey met en lumière les transformations opérées aux États-Unis en l’espace d’une vie. La nation se modernise et s’industrialise, marquée par l’avancée des machines, des automobiles, des télégraphes, et bientôt par la consécration du taylorisme et du fordisme. L’arrivée de l’ère de l’automatique, avec des inventions électriques et mécaniques, préfigure (déjà) un monde où l’homme pourrait être remplacé par la machine. Dans ce contexte, les artistes ambitieux se sentent poussés à inventer des techniques picturales radicalement nouvelles, pour représenter l’expérience moderne d’un monde en mutation. L’incorporation d’objets produits en série dans l’art d’avant-garde constitue à cette suite une réponse à l’expansion spectaculaire des arts visuels et du divertissement destinés à un public de masse dans les premières décennies du XXe siècle : les films et les bandes dessinées, en particulier, touchent un public extraordinairement large et socialement diversifié.

La première guerre mondiale (1914-1918) conduit de nombreux artistes à rejeter en bloc tout ce qu’ils tiennent pour responsable du conflit, tels que le nationalisme, le capitalisme, la société bourgeoise, la planification ou encore le progrès technique. Une photographie mémorable de Lewis Hine dénonce par exemple les conditions de travail difficiles à travers l’image d’une très jeune fille dans une filature de coton. Hine démontre ainsi la puissance du reportage photographique, capable de témoigner et d’émouvoir là où les mots seuls ne suffisent pas. « L’image est un symbole qui nous met immédiatement en contact étroit avec la réalité », affirme-t-il. Et d’ajouter : « La photographie possède un supplément de réalisme qui lui est propre ; elle exerce une attraction inhérente que l’on ne retrouve pas dans les autres formes d’illustrations. » L’entre-deux-guerres est quant à lui marqué par une période de forte croissance économique suivie de la Grande Dépression, qui succède au krach boursier de 1929. Sur le plan artistique, c’est une période de critiques croissantes envers l’art moderne, souvent perçu comme trop influencé par les courants européens. Les artistes modernes américains se trouvent alors souvent marginalisés, certains s’expatrient tandis que d’autres cherchent refuge et soutien moral au sein de communautés progressistes, comme Greenwich Village à New York.

Avant de se clôturer par un fil chronologique condensé, l’ouvrage de John Davis et Michael Leja passe en revue le XXe siècle. Les années 1940 sont marquées par l’essor de l’abstraction, avec des artistes tels que Jackson Pollock, qui en réinvente les tenants en réalisant des tableaux au sol, en projetant de manière aléatoire de la peinture sur des bandes de toile. Les années 1960 voient l’émergence du pop art, avec des artistes comme Andy Warhol et Roy Lichtenstein, qui croisent l’art, la bande dessinée et les produits de consommation courante, en s’inspirant notamment des emballages d’articles de supermarché et des images du consumérisme de masse. Le célèbre tableau Nighthawks d’Edward Hopper fait état de la solitude urbaine, en mettant en scène trois clients et un serveur dans un bar où il mélange habilement proximité et absence de lien. La situation des artistes africains-américains est décryptée par Romare Bearden et Aaron Douglas, qui s’accordent à dire que les arts visuels sont à la traîne en comparaison de la musique et que l’art afro-américain authentique ne pourra résulter que de l’immersion profonde dans des communautés tels que Harlem. Dans les années 30, enfin, deux événements majeurs apparaissent en soutien de la demande de photographies documentaires : un programme gouvernemental emploie des photographes pour mener des missions de recherches démographiques, tandis que l’apparition du magazine Life, un hebdomadaire grand format fondé sur l’image, requiert également leurs services.

Dense et augmenté de nombreuses sources, L’Art des États-Unis 1750-2000 offre les conditions idoines à un tour d’horizon artistique et socioculturel américain quasi unique en son genre. Des lettres de Kenyon Cox cherchant à défendre le nu alors que ses modèles sont critiqués et que certains ne voient aucun intérêt à ses motifs, du rôle-clé de Thomas Moran dans la traduction des merveilleux paysages de l’Ouest en un langage pictural fait de grandeur, de drame et de sublimité, de John Stella célébrant le dynamisme et la monumentalité de New York, des commentaires de l’ex-président Theodore Roosevelt sur l’exposition de l’Armory Show, de Benjamin West mettant à l’honneur la rencontre et l’échange pacifique entre les populations indiennes autochtones et les colons en faisant fi des drames et des tensions, John Davis et Michael Leja tirent de quoi dresser un panorama nuancé, complexe, fascinant et traversé de nombreux enjeux. Une lecture indispensable pour qui s’intéresse à ces questions.

L’Art des États-Unis 1750-2000, John Davis et Michael Leja
Hazan, mars 2023, 544 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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