Cœur errant : raconter la paternité au cinéma

Mon père, ce héros ? Pas toujours, ce rôle souvent central dans le schéma familial traditionnel est perçu au cinéma moins positivement que celui de la mère, auquel de nombreux réalisateurs rendent hommage. Cependant, il n’en reste pas moins que le cinéma a construit des personnages marquants de père au cinéma. Retour à travers quelques films sur la figure paternelle via le regard d’un enfant, à l’occasion de la sortie de Cœur Errant (Leonardo Brzezicki) le 5 avril 2023.

Fusionnels

Dans Cœur errant, entre les orgies, la quête d’amour, la dépression, Santiago se souvient qu’il est père. Cette relation avec sa fille, Laila, est entière, il ne lui épargne rien, tout en cherchant sans relâche à la garder près de lui. Plus il avance dans ses excès, plus il sait qu’elle lui échappe et plus il a besoin d’elle, de leur lien. Laila regarde ce père sombrer et tente de construire sa propre vie, prépare son départ. Elle pardonne aussi beaucoup à celui qui, contrairement à sa mère, ne l’a pas abandonnée. Quelques scènes très simples dessinent cette relation père-fille, entre complicité et déchirement. C’est sur Laila et Santiago que le film va peu à peu se resserrer finalement. Que Santiago laisse partir Laila ou qu’il croise le regard et le sourire d’une enfant, il comprend peu à peu qu’il doit trouver sa place dans le monde et laisser Laila voler de ses propres ailes. Un récit d’amour et de séparation.

Dans Juno, le père de l’héroïne répond à sa fille qui lui parle d’amour, « c’est celui qui trouvera toujours que ta merde sent la rose », avant de répliquer « tu parles de moi, hein ? ». Cette scène scelle l’amour entre un père et sa fille, qui la soutient malgré une grossesse précoce et une adolescence borderline. L’effet est inversé puisque cette fois c’est Juno qui est dans l’excès et son père qui lui vient en aide, la réconforte et la laisse aussi faire ses propres choix. Un père un peu foutraque dont l’humour n’est jamais loin, mais qui reste sécurisant pour sa fille à l’inverse du futur père adoptif du bébé que Juno porte et qui s’avère un peu trop proche de la « mère porteuse ».

En quête d’un père

Parfois, lorsqu’un père découvre que celui qu’il croyait être son fils biologique a en fait été échangé à la naissance, il remet en question tout le lien créé avec l’enfant qu’il a pourtant élevé. Être père ne serait qu’une question d’ADN ? C’est toute la question posée par Tel père, tel fils, qui raconte une  relation parent-enfant, éventrée par un lien du sang qui n’existe plus.  Le réalisateur raconte la naissance d’un père d’abord trop dur :  maladroit, obnubilé par la performance, soulagé qu’un enfant trop doux (« tout s’explique donc ») ne soit pas le sien. Le petit Keita, 6 ans, qui a déjà sur ses épaules les ambitions de son père : 30 minutes d’anglais par jour, de l’indépendance jusque dans son bain qu’il faut prendre seul, le piano auquel il faut jouer tous les jours même sans joie, pour être félicité par un père absent. Absent car il permet, par son travail, à d’autres de partager des moments avec leur famille. Quand ils apprennent que Keita n’est pas leur, la mère ne comprend pas comment il sera possible d’en aimer un autre, sans trahir celui qu’elle aima pendant 6 ans, sans concession, sans besoin de partager son sang. Le père en fait une mission. Dès lors, ses mots sont mal choisis, il fait de cette séparation future une épreuve pour l’enfant. Tel père, tel fils montre comment un homme, par des flashs qui le réveillent, se décide peut-être à quitter l’égoïsme, à laisser de côté son désir de performance, pour aller vers l’étreinte, vers l’amour. Et s’offrir comme père de cœur, pour que deux chemins divergents se rejoignent. Grâce à Keita qui regarde son père, on retiendra que la douceur était précieuse, et que ces petits yeux noirs aimaient et captaient le visage d’un père endormi, qu’il fallait absolument réveiller.

Dans Comme une image, l’écriture de Jaoui et Bacri interroge le besoin vital du regard du père pour Lolita, qui ne se supporte pas et voudrait exister pour son géniteur, un écrivain égocentrique. Talentueuse mais reléguée dans l’ombre d’un père trop célèbre, trop aveugle, trop tranchant comment Lolita peut-elle tenter d’exister ? En se libérant des apparence peut-être. En forçant son père à la regarder. C’est aussi tout ce que demande Olive dans Little Miss Sushine lorsqu’elle demande à sa famille de l’accompagner à un concours de beauté en Californie. Son père n’accepte que si celle-ci lui promet de gagner. C’est alors l’occasion pour elle de réunir sa famille au bord de l’implosion et de recréer un lien avec un père obnubilé par la gagne et aussi… Proust, dont il est « le plus grand spécialiste des États-Unis d’Amérique ».

En construction

Le père de Somewhere est acteur et enchaîne les journées vides, si ce n’est faire des tours de Ferrari, boire des bières affalé dans son canapé ou fumer ses cigarettes au balcon de sa luxueuse chambre. Tout cela à défaut d’avoir une vie sociale et sentimentale heureuse. Quand sa fille débarque, elle ressemble à un poids pour lui, du moins, il ne se passe rien de plus dans sa vie, si ce n’est qu’elle est là et attend quelque chose de lui, ce qui change de son quotidien habituel. Tout est à construire pour eux, il n’est plus question de fuir. Mais alors que transmettre ? Soudain, Johnny décide de bien faire, d’essayer d’être un bon père. Et Sofia Coppola les enferme dans leur bulle, par petites touches elle les raconte et filme aussi la transformation de Johnny en papa qui se souviendra peut-être qu’on est dimanche et que sa fille n’a pas école.

Aftersun raconte des souvenirs d’un été que passent ensemble un père très jeune (que l’on prend pour un frère) et sa fille. Là aussi il est question d’une séparation et d’un père qui apprend à l’être, inconditionnellement, même maladroit. Sophie, la petite fille du film, regarde ces images dix ans après et interroge ce souvenir, sa force, son intérêt quand les images de vacances paraissent banales, vaines. Là encore, ces deux-là doivent trouver un équilibre entre les douleurs de l’un, les désirs de l’autre et la séparation future. Le dernier été ? C’est toute la question de la force de ces images, de ces instants partagés au présent, malgré les failles, les non-dits.  Une relation père-enfant se construit alors sur des souvenirs communs, qu’il faut construire et conserver précieusement comme des talismans pour quand on sera plus grands : « Au départ, c’était l’histoire d’un père et de sa fille en vacances et de comment le père trouvait l’équilibre entre le fait d’être père et jeune homme en même temps. Mais cela a beaucoup évolué. C’est au final devenu une quête des souvenirs, une recherche sur notre implication à chercher des réponses dans le passé qu’on ne trouvera peut-être jamais. » (Propos de Charlotte Wells, tirés du dossier de presse du film.)

Cœur errant : Bande annonce

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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