« BRZRKR » : le guerrier immortel

Se réappropriant et radicalisant le rôle qu’il tenait dans la tétralogie John Wick, Keanu Reeves donne naissance, en compagnie du scénariste Matt Kindt et du dessinateur Ron Garney, à « B », un personnage immortel lui ressemblant trait pour trait et capable d’infliger les pires horreurs à ses ennemis.

L’armée américaine a toujours disposé d’un arsenal dévastateur, à la pointe de la technologie. Dans BRZRKR comme dans Captain America ou X-Men avant lui, c’est un super-soldat qui vient asseoir sa supériorité. « B » est introduit sans détour : ses yeux s’illuminent étrangement, il saute dans le vide à la manière du Dark Knight et réduit en charpie – littéralement – tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. Il y a évidemment beaucoup de John Wick dans la violence esthétisée de BRZRKR. Mais ici, tout est accentué, dans l’outrance et sans rivage. Le sang coule à larges flots, les mâchoires se désolidarisent des visages, les hommes sont assassinés à l’aide des membres qu’on leur arrache et une côte prélevée sur un cadavre peut être réemployée afin d’égorger ses alliés. Keanu Reeves, Matt Kindt et Ron Garney misent beaucoup sur leur sens du spectacle et de la démesure. Et si la mayonnaise n’avait pas si bien pris, ils courraient le risque d’un pathétisme affligeant.

Il y a un peu de Deadpool dans « B », le second degré en moins, la gravité en plus. Transpercé de toutes parts, soumis aux coups et aux brûlures, ce guerrier immortel de 80 000 ans continue de martyriser ses adversaires comme de rien n’était. Et à cette dimension iconique parfaitement servie par une mise en images très cinégénique, les auteurs ajoutent un mystère savamment entretenu sur les origines de Berzerker. Soumis à une batterie d’examens, interrogé par une spécialiste du gouvernement américain, « B » va peu à peu se remémorer son passé, douloureux et marqué du sceau de la barbarie. Ce premier tome de BRZRKR fait le récit de son enfance et verbalise l’utilitarisme y étant associé : vu avant tout comme le protecteur de sa communauté, « B » recevra de son propre père davantage d’affectations que d’affection. Ces liens filiaux contrariés contribuent à conférer de l’épaisseur au personnage, de même que les différents marchés qu’il a passés avec des régimes belliqueux au cours des siècles précédents.

L’énergie, les couleurs, la puissance visuelle, l’altérité : BRZRKR adopte des partis pris radicaux, dont certains ne manqueront pas de souligner le caractère bourrin. Les intentions des auteurs, en partie énoncées dans le dossier technique glissé en appendice de l’album, dépassent pourtant de loin la seule violence esthétisée. De la même manière que Nicolas Winding Refn l’exploite pour révéler les fêlures des hommes et de leur milieu, Keanu Reeves, Matt Kindt et Ron Garney adossent aux massacres perpétrés par « B » un palais mémoriel dégradé, une humanité en souffrance et des failles dont la béance est en passe d’être éventée par celle qui ausculte son esprit. L’apparat graphique est édifiant, le protagoniste en construction. On attend désormais la suite avec impatience.

BRZRKR, Keanu Reeves, Matt Kindt et Ron Garney
Delcourt, mars 2023, 144 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

L’île des riches, celle des inconscients

« L’énergie n’est plus fournie désormais par des générateurs… mais par une usine marémotrice souterraine, une ferme solaire… et un champ d’éoliennes off shore. »

« La Tragédie Bernard Natan » : l’homme que la France a voulu effacer

Pionnier du cinéma français, héros de la Grande Guerre, bâtisseur visionnaire de l’empire Pathé-Natan, Bernard Natan fut aussi l’une des victimes les plus emblématiques de l’antisémitisme français. Avec "La Tragédie Bernard Natan", Pascal Bresson et Samuel Figuière donnent à voir un homme qui a contribué à moderniser le septième art avant d’être broyé par la haine, l’exclusion et la déportation.

« On a faim d’idéal » : des caisses et des convictions

Dans leur nouvelle bande dessinée, Elizabeth Barféty et Armelle entrent dans la vie d'une coopérative bio. Et elles y trouvent bien plus qu'un commerce.