Women Talking : la parole pour apaiser la colère

Il existe des blessures qui ne peuvent pas cicatriser. Sarah Polley prend le temps de débattre sur plusieurs formes d’injustices que le patriarcat a réussi à institutionnaliser dans une communauté mennonite. Les femmes muselées qui la composent vont toutefois élever leur voix, en rêvant d’une réconciliation universelle, tandis que d’autres cauchemardent à l’idée de résister, de fuir ou encore de pardonner à leurs bourreaux.

Inspiré de faits similaires, rencontrés dans une colonie bolivienne du Manitoba (Canada), le livre de fiction de Miriam Toews, Women Talking, relate la peine et la haine de femmes de tout âge. La plupart se réveillent au petit matin, étourdies par des substances anesthésiantes, découvrant les traces de violence et d’abus sexuels à leurs dépens. Une décision doit être prise, impérativement, avant que la cruauté des hommes ne les condamne à capituler en silence.

Partir ou résister ?

C’est donc à Sarah Polley que l’on confie la lourde tâche de transposer une œuvre aussi militante qu’essentielle dans le paysage cinématographique d’aujourd’hui. La petite Sally Salt des Aventures du baron de Münchausen, sous l’œil et la fantaisie de Terry Gilliam, a bien grandi et s’est trouvé un nouveau refuge derrière la caméra. La canadienne continue de tourner autour des rapports homme-femme, qui les unissent ou les éloignent. En 2006, cette dernière abordait déjà les stigmates d’une séparation entre deux seniors dans Loin d’elle, avant de se rabattre sur une romance moins nuancée dans Take This Waltz. Et après avoir bouclé son documentaire Stories we tell, sur des portraits de famille, son initiative sur la série Captive (Alias Grace) la conduit exactement là où elle devrait être.

Le bouquin de Toews met en évidence une cohabitation impossible pour ces femmes, tiraillées entre le désir de déserter et de se battre. Le premier choix peut alors s’assimiler à de la lâcheté et le second à des pensées meurtrières. Quoi qu’il en soit, leur foi et leur intégrité sont mises à mal. Il convient donc de discuter les avantages et les inconvénients d’un potentiel départ. Tout l’enjeu de l’intrigue réside dans une discussion à huis clos, dans une grange où les hommes ne sont pas les bienvenus, à une exception près. Ne sachant ni lire, ni écrire, onze femmes meurtries font appel à August (Ben Whishaw), un éducateur qui revient trop tard pour diffuser sa bienveillance. Autrefois excommunié, il porte en lui cette seule présence masculine qu’on ne qualifiera pas de démoniaque, car ce dernier s’arme d’une compétence que les autres hommes n’ont probablement pas ou peu, à savoir l’écoute. Rédacteur du procès-verbal visant à hiérarchiser les options des femmes de la communauté, il met en retrait sa personne et ses sentiments.

De la colère à la confession

Sous ses airs de film d’époque, il est important d’impliquer moralement le spectateur, avant même qu’il se rende compte qu’on se situe bien au début du XXIe siècle. La photographie de Luc Montpellier souligne ainsi l’intemporalité de l’intrigue, figeant le système de domination masculine à un stade primitif. Les hommes ne sont ici que des silhouettes dans les mémoires et des fantômes qui hantent les débats du jour. La lumière du soleil entretient également l’espoir, évidemment éphémère, car les femmes n’ont plus que quelques heures de répit, avant le retour de leurs agresseurs.

Rooney Mara, Claire Foy, Jessie Buckley, Frances McDormand, Judith Ivey, Sheila McCarthy et bien d’autres encore se sont mobilisées afin d’arracher une vérité, difficile à reconnaître. C’est pourtant à travers les mots et le ton employé que leurs personnages se révèlent. Leur culture religieuse est longuement nuancée, rendant leurs échanges plus pertinents que jamais. Par ailleurs, il n’y aura nul besoin d’illustrer les crimes, commis par les « démons », car les interprètes rendent déjà les confessions bouleversantes. On devine sans peine leur colère, celle-là même qui anime cette réunion de fortune, où l’on évoque les possibilités utopiques aux réactions les plus sanguines. Mais ce cri de rage se transforme tout d’un coup en une force exceptionnelle qui unit ces femmes, qui chantent pour apaiser leur douleur et renforcer un sentiment de solidarité.

Délibération

Fruit d’une imagination féminine, Women Talking achève donc son procès avec malice et sans la noirceur escomptée, au vu du sujet traité. Sortir de la grange permet à toutes de respirer et de prendre le souffle nécessaire, afin d’avoir plus de recul sur le nouveau pouvoir qu’elles se sont découvertes. En minimisant les artifices, Sarah Polley a su libérer la parole des femmes, que l’on a longtemps conditionnées par un manque d’éducation ou une foi aveugle aux hommes de leur communauté. On y trouve une admirable fresque, pleine de justesses et d’intérêts, là où la culpabilité n’est pas à confondre avec le pardon. Ces dernières n’ont plus qu’à tendre leur bras vers le ciel pour trouver leur chemin et se rapprocher un peu plus de cette paix intérieure qui les fait tant rêver.

Bande-annonce : Women Talking

Fiche technique : Women Talking

Réalisation : Sarah Polley
Scénario : Sarah Polley, Miriam Toews
Photographie : Luc Montpellier
Son : Carlos Ibañez, Mathieu Farnarier, Denis Séchaud
Décors : Peter Cosco
Costumes : Quita Alfred
Montage : Christopher Donaldson, Roslyn Kalloo
Musique : Hildur Guðnadóttir
Production : Orion Pictures, Plan B Entertainment
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 1h44
Genre : Drame
Date de sortie : 8 mars 2023

Synopsis : Des femmes d’une communauté religieuse isolée luttent en 2010 pour réconcilier leur foi et leur réalité quotidienne.

Women Talking : la parole pour apaiser la colère
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Festival

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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