Cette fois, nous passons en revue Celle qu’il n’attendait pas, Les Cinq Îles, le troisième tome de Choujin X et Comment faire changer d’avis n’importe qui.
Celle qu’il n’attendait pas. Est-ce parce qu’elle nourrit le besoin impérieux d’une filiation putative que Camille passe ses journées devant la bâtisse imposante d’un auteur à succès, ancien amant de sa défunte mère ? Ou faut-il voir dans la démarche scénaristique de Makyo et Luca Casalanguida une attraction indicible et opportune en adéquation avec les mystères de leur album ? Cette question, difficile à trancher, ne trouve pas de réelle réponse dans Celle qu’il n’attendait pas. Toujours est-il que cette jeune femme, Camille, serveuse dans un bar, va se livrer à une expérience inattendue. En acceptant de travailler pour le vieil écrivain Roland Mars, elle va pousser ses sens à incandescence, sa conscience à une hauteur insoupçonnée, jusqu’à endosser des comportements empruntés à d’autres. Ce sont ses zones d’ombre et sa dimension initiatique qui font le sel de ce one-shot. L’éveil de la jeune héroïne va en sus produire ses effets les plus spectaculaires sur des prédateurs sexuels aux actes trop souvent banalisés. En ce sens, le récit se tapisse d’une vision émancipatrice d’empowerment des femmes. Elles auraient pu n’être que victimes, elles se dressent contre leurs bourreaux. Mais là où le bât blesse, c’est avant tout dans la construction dramatique d’un album qui manque d’ampleur et d’une véritable ligne rouge. Si Camille fait l’objet d’une caractérisation soignée, les autres protagonistes demeurent lacunaires, souvent fonctionnels, et les agissements des uns et des autres ne répondent pas toujours à une logique évidente… Dommage.
Celle qu’il n’attendait pas, Makyo et Luca Casalanguida Delcourt, février 2023, 72 pages
Les Cinq Îles. La collection « Les Grandes Batailles navales » des éditions Glénat accueille un nouvel album intitulé Les Cinq Îles. Jean-Yves Delitte et Fabio Pezzi nous replongent dans le conflit qui opposait le Prince Louis et le Roi Henri III dans l’Angleterre du début du XIIIe siècle. Intervenant à la suite de la guerre des barons, à une époque où les banalités, les corvées et le servage étaient encore monnaie courante, le récit est partagé entre trois camps : celui de l’Église, en recomposition et caractérisé par ses ambiguïtés ; celui des Anglais, en voie d’apaisement après les révoltes ayant rythmé le règne du Roi John ; celui, enfin, des Français, dont les intérêts sont menacés de l’autre côté de la Manche par une transition royale. Les auteurs parviennent sans mal à restituer la barbarie qui planait alors sur l’Europe occidentale. Convoqué par Gui D’Athies, l’émissaire du Prince Louis, Eustache le Moine s’apprête à diriger un cortège de navires armés mais n’en oublie pas cependant de participer au viol et au meurtre d’une jeune paysanne. Présenté par ses rivaux comme une « répugnante personne sans honneur », il se fond parfaitement dans une collection de fourbes et de vils, laquelle comprend un traître copiste, un comte de Pembroke sournois ou des ecclésiastiques prêts à manger à tous les râteliers. Graphiquement soigné, Les Cinq Îles ne nous épargne rien de la violence des guerres de l’époque et permet, à la faveur d’un important dossier historique, de creuser plus avant le contexte de ces affrontements maritimes passés à la postérité.
Les Cinq îles, Jean-Yves Delitte et Fabio Pezzi Glénat, février 2023, 56 pages
Choujin X (T.03). Souvenez-vous : au début de Choujin X, Tokio et Azuma ne pouvaient être appréhendés l’un sans l’autre. Le premier, assimilé à un vautour, semblait vivre par procuration à travers le second, quant à lui renvoyé au lion. Ce qui aurait pu rester anecdotique prend tout son sens à l’occasion d’un troisième tome haletant, au sein duquel Tokio est enlevé pour le compte d’un revendeur de drogues et Azuma connaît une initiation aussi soudaine que spectaculaire. Bien que ces rebondissements constituent la ligne directrice de ce nouvel épisode, toujours dessiné de manière expressive et dynamique, Sui Ishida n’oublie pas de donner du relief à ses protagonistes. Ainsi, toujours aussi incertain, Tokio semble souffrir de la comparaison avec Ely, qui apparaît en avance sur lui dans les apprentissages. Le récit est aussi l’occasion de découvrir un nouveau méchant aux pouvoirs spéciaux très bédégéniques. Même si l’action l’emporte cette fois sur l’introspection, Choujin X continue d’exploiter habilement les mutations physiques pour narrer, par analogies, les transformations inhérentes à l’adolescence, ainsi que les dilemmes moraux et les doutes qui peuvent en découler. Et si leurs deux univers demeurent dissemblables, on ne peut s’empêcher de voir en Tokio une sorte d’ersatz de Peter Parker, tant dans la vulnérabilité que dans les responsabilités qui leur incombent.
Choujin X (T.03), Sui Ishida Glénat, février 2023, 228 pages
Comment faire changer d’avis n’importe qui. Professeur de marketing à l’Université de Pennsylvanie et consultant pour plusieurs grandes entreprises, Jonah Berger explore dans Comment faire changer d’avis n’importe qui les facteurs qui conditionnent les décisions importantes des individus, qui permettent de changer leurs comportements ou d’exercer sur eux une force de persuasion. Selon lui, il est primordial de bien comprendre les mécanismes bloquants et de mettre ensuite en place des stratégies adéquates pour contourner les résistances au changement. Il énonce cinq grands principes déterminant la formation d’une opinion ou d’un comportement : la réactance, l’attachement au statu quo, la distance, l’incertitude et la nécessité d’apporter des preuves. Il les met en exergue à travers une multitude d’exemples concrets – psychologiques, commerciaux, politiques, sociaux… Ainsi, l’auteur souligne l’importance de laisser à l’individu le choix de la voie à emprunter. Il insiste sur la juste appréhension de la position de l’interlocuteur, de ses sentiments et de ce qui le motive. Il met en évidence le phénomène de la réactance, qui se déclenche dès qu’une personne sent que l’on cherche à l’influencer. Il explique comment initier la fin de l’inertie. Il verbalise la nécessité de trouver des compromis acceptables, par petites touches, pour qu’une solution auparavant rejetée d’un revers de main entre, peu à peu, dans une zone de validation potentielle. Il revient sur le principe de l’essai (ou de l’échantillon), qui permet de se familiariser à peu de frais à quelque chose qui, dans d’autres circonstances, aurait pu brusquer. Jonah Berger envisage la prise de décision comme un écheveau dont chaque fil, une fois tiré judicieusement par le « catalyseur », permet de convaincre et de briser le statu quo. Séduisant à l’écrit, mais complexe dans la pratique.
Comment faire changer d’avis n’importe qui, Jonah Berger Flammarion/Champs, février 2023, 288 pages
Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.
Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.
En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.
Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.
Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.
Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.
Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…
Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.
Co-rédacteur en chef.
Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray
Rédacteur Cinéma & Séries télévisées.
Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).
De la classification française aux plateformes mondialisées, en passant par le gore italien, les blasphèmes de Luis Buñuel ou les polémiques plus contemporaines, Darkness, censure & cinéma propose un recueil de textes éloquents quant aux différentes formes de censure. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.
À travers une série d’entretiens d’une remarquable densité, Nicolas Saada propose aux éditions Carlotta une plongée dans les strates invisibles du cinéma, là où se nouent les enjeux entre la technique, l'intuition et le regard.