La Saison sauvage, de Sarah Anthony : les couleurs du feu

Connaissez-vous le réalisme magique ? Ancré dans le quotidien, ce genre s’affranchit néanmoins de ses rigidités pour le nimber d’onirisme et de fantastique. Gabriel García Márquez en fut un artisan émérite en littérature. Premier roman de Sarah Anthony (responsable des rubriques Art & Culture et Séries au Mag du Ciné), La Saison sauvage convoque le réalisme magique dans un étouffant été provençal. À la clé, un récit initiatique autour duquel valsent les sentiments, qu’une réflexion sur la jeunesse et une écriture picturale rythment.

Le 20e siècle est encore à l’horizon. Mal mariée, la jeune Salomé affronte des mois de chaleur près de Passanbas, village de Provence aux abords duquel elle traîne son mal-être. Au moins son époux s’en va-t-il travailler en Italie pour la saison, la laissant seule avec ses plus chers amis : Lupe, la vieille gitane qui met ses pouvoirs à profit pour retrouver sa jeunesse, et Sauveur, vingtenaire comme Salomé, de retour après trois ans d’absence. L’été sauvage, où la mort plane parfois, sera l’orfèvre de ces trois personnages, l’amour et l’amitié agis par un soleil alchimiste.

L’ardent feu de la jeunesse

Avec son titre, La Saison sauvage pointe les beaux jours de la vie qui, parfois excessifs comme l’est le mercure en période estivale, invitent Thanatos auprès d’Éros. Lorsque les rayons trop intenses d’Hélios brunissent l’herbe qu’ils auraient dû verdir. Sarah Anthony enchevêtre les sentiments exacerbés de ses personnages à la chaleur irrespirable les accablant. Au point, quand l’intensité est paroxystique, de forger son récit à l’aide d’un feu destructeur, lui-même démarré par une bougie au chevet de deux amants clandestins. Cette dernière scène recoupe alors l’autre acte sexuel du roman où la mort projette pareillement son ombre sur le plaisir.

Même gardé de la passion, le bel âge est toujours sujet à se brûler les ailes. Le trépas plane en priorité au-dessus du plus jeune personnage du roman, ce que sa peau sensible au soleil symbolise, et le renouveau magique de Lupe menace tout autant son amitié avec Salomé. L’enchanteresse au visage strié par les années, loin de se rapprocher de l’héroïne quand ses joues redeviennent semblables aux siennes, s’éloigne soudain d’elle et oublie son vécu. Une sorte de dégénérescence par la jouvence.

De fait, l’histoire porte pour enjeu l’apprivoisement par les protagonistes de cette nature trop ardente, que le volcan trônant au-dessus de Passanbas symbolise encore, afin d’accéder à la maturité. Cette dernière ne pourra d’ailleurs être conquise qu’à l’issue d’une problématique d’environnement. Une affaire tout sauf mince pour Salomé, dont les origines mêlent le fleuve Al Assi (le Rebelle) au sang et qui a pour rune préférée Fehu, celle du « feu primordial et non maîtrisé ». Rétive aux conventions, sa petite maison à l’écart du village, elle se retrouve dans l’identité gitane de Lupe et Sauveur, ce dernier enflammant l’esprit et le cœur de la jeune femme. Son activité de peintre la confronte à nouveau à une pulsion de vie, artistique en l’occurrence, mais qui draine son énergie et la met face aux tourments de la création.

La toile de papier

Salomé hérite sa profession du vécu de Sarah Anthony, qui est peintre et illustratrice. Au-delà de la caractérisation du protagoniste, la picturalité est du reste un aspect saillant de La Saison sauvage, la plume à l’œuvre tenant avec force du pinceau. La romancière enfante littéralement son récit par une vue de peintre. Elle décrit dans le chapitre d’ouverture, non numéroté, d’abord une topographie. S’ensuit une situation sociale qui, enfin, engendre la psychologie des habitants de Passanbas, désolés de ne pas habiter le village de Passanhaut qui les domine sur l’épaule du volcan. Et c’est par un nouveau regard que commence véritablement le livre au début du chapitre 1 : celui de Salomé scrutant le même paysage, avec son visible et son invisible.

L’unité de lieu de l’histoire, plantée sur le massif, s’avère en outre moins une convention issue du théâtre qu’un moyen de contenir le texte en un panorama auquel la saison estivale contribue, avec ses tons propres. Ce principe efface du roman les mesures de temps plus fines, comme les habituelles dates ou jours de la semaine, l’égrènement du sablier étant ici secondaire. À tel point que Salomé semble elle-même remarquer le processus : « Pourquoi elle avait l’impression que sa vie ralentissait au point d’un jour se figer. Allait-elle finir par un jour entrer dans le paysage, comme une vieille pierre ? »

La peinture comme mer nourricière de La Saison sauvage, elle irrigue ses petites lignes, imprégnant de couleurs ses paysages (« une étrange lueur éclairait le ciel d’ordinaire d’un indigo tirant sur le noir, mais qui semblait cette nuit-là zinzolin ») et de paysages ses visages (« Salomé pleurait à chaudes larmes, ses joues inondées comme la plaine après la pluie »). Mais les grandes lignes du roman boivent aussi à la même eau. Son univers tient du fauvisme dans sa façon d’organiser les interactions autour du volcan. Tout a une identité, une énergie propre en frontière de sa voisine avec laquelle elle résonne : Passanbas et Passanhaut, la gadji Salomé et sa maison à l’écart, Lupe qui habite également seule mais est gitane, Sauveur vivant de son côté avec les Voyageurs, la peinture de la jeune femme à laquelle répond la musique du jeune homme, le christianisme voisin du dieu Pan, tandis que la magie a aussi son territoire, etc. Bien sûr, ces aplats de couleurs ont parfois vocation à se mélanger, mais Sarah Anthony aime générer les montées dramatiques à la lisière de non-dits, d’intériorisations, ou autres motifs indirects. De la sorte, la romance principale du récit se résout grâce à deux poèmes écrits par chacun des intéressés. Outre la picturalité inhérente au procédé (les vers portant des images), la mise côte-à-côte des deux textes scelle l’union comme la rencontre de tonalités distinctes mais appelées à vibrer ensemble.

Au confluent

Loin de simplement se croiser au fil des pages, la thématique de l’ardente jeunesse et la picturalité se potentialisent dans La Saison sauvage. Une meilleure acceptation du monde de Salomé, tempérant sa fougue, s’exprime par exemple selon un choix de couleur pour repeindre un habitat calciné. Avec récurrence, le roman utilise les excès de l’été, ou de ses apparentés, sur l’âge juvénile qu’ils symbolisent pour texturer la toile et l’imager. Ainsi de l’héroïne face au feu : « Des gouttes de sueur finissaient d’éclore sur le visage et le corps de Salomé comme autant de perles, ses cheveux, divisés en longues mèches grasses, flottaient autour de son visage comme des serpents noirs. » Sur ce passage, et sur d’autres, l’érotisme affleure volontiers du texte, qui travaille les sensations, les peaux, les lumières.

Premier roman, La Saison sauvage en adopte le décalage habituel quand un style d’écriture est déjà singulier, et l’écriture picturale de Sarah Anthony l’est a fortiori, pour servir un canevas habituel aux jeunes auteurs : la transition de l’âge tendre vers la vie adulte. Comme une rencontre d’air chaud et d’air froid propice au nuage, le premier roman réussi sait se nourrir de ces masses contraires. Le défi de son successeur est alors de se définir un nouveau ciel, un climat pérenne aux enjeux cristallisés de la maturité. C’est tout ce que l’on peut souhaiter à Sarah Anthony. Rendez-vous une saison prochaine.

La Saison sauvage, Sarah Anthony
Éditions Unicité, décembre 2022, 246 pages

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Sylvain
Sylvainhttps://www.lemagducine.fr/
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