La Guerre de Miguel : Soi-même comme un autre

Vainqueur du Grand Prix du documentaire lors du Festival Chéries Chéris, La Guerre de Miguel revisite les codes de l’autobiographie littéraire. En résulte, un biopic d’un nouveau genre qui met en scène l’existence d’un être qui a fait de la performance de genre un récit à la première personne.

Miguel or not Miguel: that is the question

Vous avez sans déjà entendu parler du biopic. Vous savez, c’est ce genre cinématographique qui consiste à raconter la vie d’une personne ayant réellement existé. Aujourd’hui, on parle davantage de sa petite-sœur l’autofiction. Quelle est-elle ? Elle renvoie à un genre littéraire qui consiste à injecter à l’autobiographie – le fait de raconter sa vie à la première personne – des éléments ouvertement romancés. Au premier abord, le documentaire La Guerre de Miguel semble être un combo des trois genres sus-cités. Son histoire amène du moins à le penser. Sa réalisatrice Éliane Raheb revient sur la vie d’un dénommé Michel. On apprend qu’il est né au Liban au début des années 60. Ce dernier vit désormais en Espagne où il a émigré voilà bientôt une trentaine d’années. Un tel synopsis paraît assez banal. Le film nous prouve qu’il l’est beaucoup lorsque l’on se plonge véritablement dedans. D’une part, parce que la vie de Michel – rebaptisé Miguel Alonso – est loin d’avoir été un long fleuve tranquille. D’autre part, parce que le cadre narratif et cinématographique démonte tous les codes du traditionnel biopic documentaire.

Le récit ne se fait pas sans le héros qui en est l’origine. Il ne s’agit pas de raconter l’existence de Michel avec lui – et non sans lui. Celui-ci participe à sa mise en scène. Idem pour la cinéaste Éliane Raheb qui passe devant la caméra (qu’elle dirige) afin d’interroger le héros. Michel se prête au jeu de la confession. Il ne cache rien, répond à toutes les questions que se pose la réalisatrice, y compris lorsque celles-ci sont inquisitrices. Depuis ses fantasmes sexuels à sa façon de concevoir le sexe, en passant par ses plans d’un soir –, Michel dévoile sans fard sa sexualité. Ces révélations étonnent plus qu’elles ne choquent. Question sexualité, le biopic s’avère assez frileux. Ici, c’est tout l’inverse. L’objectif est de (re)donner la parole à celui dont on parle –, plutôt que de parler pour lui. Michel est interviewé par Eliane Raheb.

Michel est interviewé par Eliane Raheb.

À la recherche du temps perdu

La confession est doublement (re)mise en scène. Si Michel parle librement face caméra, sa parole reste soumise à celle de la réalisatrice, libre de couper (ou non) au montage certains de ses propos. Il n’est pas non plus avéré que la parole conservée (et montée) soit entièrement véridique. Il y a donc autant d’autobiographie que d’autofiction dans le récit livré par Michel. Son histoire revit sous nos yeux. On l’imagine autant qu’elle est imaginée par la réalisatrice qui la scénarise sous forme de tableaux vivants ou animés. Des acteurs et actrices (re)jouent ainsi certaines clés de la vie de Miguel. Ces derniers sont d’ailleurs « castés » par le héros et seront ensuite amenés à interpréter. Ces scènes de casting constituent autant de mises en abyme qui viennent s’ajouter à l’interview-fleuve qui structure le documentaire.

La Guerre de Miguel revisite la manière de « faire récit ». Comment raconter sa vie ? Comment se dire ? Comment mettre en scène l’existence d’un être singulier avec ses vicissitudes, ses joies, ses doutes autant que ses atermoiements. Miguel revient sur ses traumatismes d’enfance. Il revit la guerre du Liban, l’homophobie vécue et la quête désespérée d’être (enfin) soi – en dépassant la honte que la société impose à celles et ceux qui vivent en dehors des normes. C’est ainsi que le genre documentaire devient un exercice de psychanalyse collective où l’histoire d’un homme devient celle de toute une communauté. Eliane Raheb invente une forme de narration nouvelle où le « je » de celui qui raconte est tout à la fois héros, metteur en scène et comédien dans un jeu de chaises musicales faisant s’interférer les rôles et les histoires. Le cinéma est né avec les facéties et tour de magie d’un Méliès. Avec La Guerre de Miguel, le septième art renoue avec ses origines et prouve qu’avant d’être un objet de divertissement, il reste d’abord l’œuvre de magiciens prêts à en découdre avec les fantômes du passé, comme un douloureux exorcisme vers une lumière retrouvée.

Bande-annonce – La Guerre de Miguel

Fiche technique – La Guerre de Miguel

Réalisation : Éliane Raheb
Écriture : Éliane Raheb
Image : Bassem Fayad
Son : Chadi Roukoz
Montage : Éliane Raheb
Animation : Fadi El Samra
Musique originale : Mazen Kerbaj
Sound design : Victor Bresse
Production (structure) : Itar Productions
Coproduction : Kabinett Filmproduktion, Zeitun Films
Sortie : prochainement

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3.8

Festival

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