« Bunker » : jeunesse, transition et identité

Camille Poulie publie Bunker aux éditions Dupuis, dans la collection « Les Ondes Marcinelle ». En transition vers l’âge adulte, en quête d’identité sexuelle, en crise d’orgueil, ses personnages adolescents, tout en fêlures, se retrouvent le temps d’un été qui va les redéfinir touche par touche.

L’authenticité qui se dégage du long métrage Entre les murs, Palme d’or au festival de Cannes 2008, a partie liée avec le langage sociolectique, brut et spontané employé par ses jeunes protagonistes, des collégiens du 20e arrondissement de Paris, pour la plupart issus de l’immigration. Le champ lexical argotique et ordurier de Jessica et ses acolytes dans Bunker participe du même effet : Camille Poulie fixe par son truchement une génération, des conditions sociales et une transition douloureuse vers l’âge adulte et la maturité sexuelle censée en découler. Personnage principal, Jessica n’est autre qu’un garçon manqué indissociable de ses cheveux courts, son survêtement de sport et ses postures viriles, caractérisées par une silhouette carrée et massive. Elle se comporte comme une petite frappe, s’échine à dissimuler ses seins et entretient des rapports de force avec les garçons qu’elle fréquente.

Ces derniers expriment eux aussi, à leur façon, un certain mal-être. Antoine se montre complexé par la taille de son sexe et mû par un sentiment d’impuissance. Blessé dans son orgueil, il n’hésite pas à se retourner contre Jessica et à colporter à son sujet toutes sortes de rumeurs, parfois infondées. Avec ses attitudes de pervers narcissique, il cherche à se faire valoir en altérant l’image des autres. Bozo est peut-être plus pathétique encore, puisqu’il en est le souffre-douleur plus ou moins consentant. Incapable de tenir tête aux autres, il adopte une attitude passive et grégaire. Autour d’eux gravitent des personnages secondaires essentiellement fonctionnels, de l’adolescente aux mœurs légères taillant des pipes dans un bunker abandonné aux cailleras du coin, coutumières des tocades et rodomontades. Les insultes fusent, les réflexions demeurent primaires, tout dans Bunker est épais, trivial et en pointillé. Il est d’ailleurs à noter que les propositions graphiques de Camille Poulie, singulières, en noir et blanc et abruptes, concordent parfaitement avec l’esprit de l’album. À cet égard, l’osmose est totale.

Si les relations entre les uns et les autres s’avèrent tellement accidentées et conflictuelles, c’est avant tout parce que chaque personnage cherche sa place dans un gigantesque enfer sartrien. Se déroulant sous la présidence de Jacques Chirac, Bunker est une fresque adolescente sans complaisance ni enjolivement, amarrée à des jeunes gens issus de conditions modestes, et en pleine crise identitaire. Accusations archétypales de lesbianisme (surlignées par les « bulles » noires qui investissent les vignettes), interdits bravés (sexe, cigarettes, etc.), cristallisation des rapports de domination, effeuillage social et culturel : Camille Poulie fait montre d’une grande pertinence dans les portraits qu’elle dresse, tous fondus dans un univers désenchanté, pour ne pas dire poisseux. Il y a là un peu de Charles Burns et de David Small. Et beaucoup de savoir-faire.

Bunker, Camille Poulie
Dupuis, octobre 2022, 144 pages

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3.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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