« La Vie secrète des gènes » : l’inné, l’acquis et le codé

La biologiste Évelyne Heyer publie aux éditions Flammarion La Vie secrète des gènes, qui complète utilement, par le truchement de courts chapitres thématiques, l’excellent ouvrage de vulgarisation L’Odyssée des gènes, paru en juillet 2020. Pour ce faire, ce nouvel essai compile une trentaine de sujets développés à l’antenne de La Tête au carré, sur France Inter.

Quand elle évoque l’ADN, Évelyne Heyer l’appréhende comme une machine sophistiquée, permettant de remonter le temps et d’en apprendre davantage sur nos ancêtres, dont nous avons en héritage une mosaïque complexe de fragments génétiques. La Vie secrète des gènes s’inscrit pleinement dans cette démarche, mais en déborde occasionnellement le cadre pour porter plus loin ses réflexions, qui transcendent alors les disciplines et embrassent l’anthropologie, la sociologie, la démographie ou encore l’archéologie. C’est ainsi, par exemple, que la biologiste lie la survie des femmes après la ménopause – contrairement aux autres espèces – à l’importance que tiennent les grands-mères dans l’éducation de leurs petits-enfants. Ou qu’elle explique la sociabilité des hommes par une succession d’événements : la bipédie entraîna un sous-dimensionnement du bassin des femmes, qui engendra ensuite la mise au monde de bébés au cerveau encore immature, nécessitant alors la prise en charge collégiale, en famille et plus largement en communauté, d’enfants dépendants des adultes. Ce paradoxe obstétrical a grandement influencé les interactions au sein du groupe et le cerveau des nouveau-nés ne cesse de se développer, au cours des premières années, à la faveur d’échanges abondants et continuels. Une autre preuve de coopération humaine se trouve dans les restes d’animaux chassés et découpés en groupe, retrouvés sur des sites archéologiques. Évelyne Heyer indique par ailleurs les trois éléments qui ont toujours présidé à cette organisation des sociétés : réciprocité, comportement visant à préserver sa réputation et régulation des abus.

Organisé en courts chapitres thématiques, La Vie secrète des gènes nous apprend que chacun d’entre nous ayant un ancêtre hors d’Afrique doit environ 2 % de son génome à l’homme de Néandertal, qui a affecté notre phénotype et donc les traits observables de notre corps. Plus loin, il revient sur l’organisation en branches de l’humanité et rappelle qu’il y a 60 000 ans, nous étions pas moins de cinq espèces humaines à cohabiter, dont les « hobbits » d’Indonésie, dont la taille était alors comprise entre 1 et 1,10 mètre. L’ADN a par ailleurs permis de revoir l’opinion majoritaire sur le rôle des femmes dans la préhistoire. Citons cet exemple : il y a 8000 ans, dans les Amériques, les prétendus chasseurs étaient en réalité pour partie des femmes, qui composaient jusqu’à 40 % des individus. C’est aussi par l’analyse génomique que l’on peut suivre la série de mutations génétiques ayant permis la consommation croissante de viande grasse, la production d’enzymes permettant sa digestion et même la possibilité nouvelle, pour les nouveau-nés, d’absorber plus facilement la vitamine D du lait maternel, chacun de ces points ayant son importance alors même que l’homo sapiens a quitté les milieux tropicaux et rejoint des contrées où l’ensoleillement faisait défaut.

L’Odyssée des gènes ne disait pas autre chose : notre culture se condense dans notre ADN. Qu’il s’agisse des Inuits du grand Nord, des populations digérant le lait et plus précisément le lactose (une anomalie à l’échelle de la planète) ou simplement de la taille des individus (liée au climat ou aux préférences sexuelles), des pans entiers de l’humanité s’objective à travers notre génome. Ce dernier nous confère d’ailleurs à tous des parentés lointaines, constitue un grand livre d’histoire médicale (l’exemple de la tuberculose et du gène TYK2 est cité dans l’ouvrage) et se révèle bien plus complexe encore qu’il n’y paraît (notamment au regard de l’ADN non codant ou des fonctionnements en réseaux). Dans sa dernière partie, La Vie secrète des gènes revient sur trois thèmes passionnants : l’intelligence, la communication verbale de nos ancêtres et la race. Évelyne Heyer annonce une héritabilité du QI de l’ordre de 17 % à peine et explique que la plasticité neuronale érige l’environnement dans lequel les individus grandissent en facteur déterminant. Le niveau scolaire des parents conditionne ainsi bien plus l’avenir de leurs enfants que l’ADN qu’ils leur lèguent. Plus loin, elle questionne les aptitudes verbales de Néandertal, qui émettait a minima des sons, et porte un énième clou au cercueil des théories raciales, puisque la génétique réfute la notion de race en vertu de ce simple constat : nous sommes tous identiques à 99,9% et les gènes responsables du teint de la peau ne disent absolument rien du comportement, de l’intelligence ou de la résistance aux maladies.

La Vie secrète des gènes, Evelyne Heyer
Flammarion, octobre 2022, 240 pages

Note des lecteurs11 Notes
3.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Le Principe de Wellington : l’aveu en énigme

Le Principe de Wellington de Nathalie Léger : une commande de scénario sur l’aveu devient une enquête vertigineuse sur l’écriture, la vérité et les masques du « je ». Entre anagnorisis tragique, Wittgenstein, Emily Dickinson et imitation des personnages aimés, la narratrice-écrivaine explore les confins du langage et de la fiction, interroge les affres de la création et la culpabilité, et tisse une émouvante apologie de la relation entre frères et sœurs.

« Géographie du rap » : musique périphérique

Dans "Géographie du rap : Villes et scènes en France et aux États-Unis", le géographe Séverin Guillard étudie les signes et lignes de force qui relient les artistes à leurs villes, ainsi que les inégalités qui séparent les scènes locales des centres de l’industrie musicale. De Lille à Atlanta en passant par Paris, représenter un lieu, c’est aussi revendiquer sa place sur un échiquier complexe.

« Atlas des années 1960 » : les sixties expliquées et illustrées

Cent cartes pour parcourir une décennie que la mémoire tend parfois à réduire à ses refrains et à ses couleurs. Avec cet "Atlas des années 1960", Gordon Kerr et l’illustratrice Claire Rollet font voisiner l’effervescence culturelle, les conquêtes sociales et les lignes de fracture qui traversent le monde.