« Goya, le Terrible Sublime » : entre génie et folie

Les éditions Glénat publient Goya, le Terrible Sublime, d’El Torres et Fran Galan. Les auteurs y prennent le parti de faire dialoguer génie et folie, comme si les fantômes qui ont longtemps hanté Goya étaient inhérents à sa créativité débordante (à moins que ce ne soit l’inverse). Les relations du peintre avec la duchesse d’Alba se trouvent également en bonne place dans l’album.

Surdité, hallucination, syphilis, démence… ? Maladie ou malédiction ? Le mal qui a longtemps rongé Francisco de Goya a été largement débattu et fait l’objet de maintes hypothèses. El Torres et Fran Galan s’en emparent dans Goya, le Terrible Sublime, qui inscrit la créativité du peintre espagnol à la remorque de ses visions cauchemardesques, liant les deux dans un même élan, comme si elles s’auto-alimentaient en permanence. Les auteurs en profitent en sus pour témoigner de l’amitié ambivalente entre Goya et la duchesse d’Alba, avec qui le peintre avait en commun ces spectaculaires hallucinations – très joliment restituées dans l’album.

Du génie précoce d’Orson Welles, si souvent dépossédé de ses œuvres, à la malédiction qui semble frapper le club des 27 en passant par les cercles haschischins, la folie d’une Camille Claudel ou la synesthésie des Stevie Wonder, Duke Ellington ou Arthur Rimbaud, on a souvent caractérisé les artistes par leur marginalité, leur propension à outrepasser les règles, leur dimension maudite ou leurs inspirations puisées ailleurs, dans des substances interdites ou des fêlures psychiques. À cet égard, l’angle choisi par El Torres et Fran Galan pour raconter Francisco de Goya n’a rien de vraiment surprenant. Mais le traitement graphique des visions du peintre, leur impact sur sa vie privée et leur centralité dans la relation qu’il noue avec la duchesse d’Alba viennent s’ajouter, à dessein, à ce cadre attendu.

Dès les premières planches, les mouvements de paupières de Francisco de Goya laissent entrevoir une réalité altérée, déformée par l’imagination du peintre, assaillie de créatures abominables. Fran Galan met son talent au service de représentations horrifiques et des réactions outrées qu’elles engendrent. Pendant ce temps, le scénariste El Torres se penche sur la vulnérabilité du peintre, ses relations conflictuelles avec sa femme Josefa Bayeu ou encore la mort précoce de leurs enfants. Goya cherche à se départir de ses démons, à les exorciser à travers ses tableaux, mais ces derniers ne cessent de se rappeler à son bon souvenir. Un point semble incontestable : l’œuvre du génie espagnol serait tributaire, toute ou en partie, de ces hallucinations monstrueuses. El Tiempo ou Le sabbat des sorcières en attestent d’autant plus clairement après la lecture de ce roman graphique.

Exploration vertigineuse, Goya, le Terrible Sublime lance le lecteur à l’assaut de deux montagnes : celle, sacrée, d’un peintre virtuose ; celle, maudite, d’une psyché fragile. El Torres et Fran Galan conjuguent les deux tout en les insérant dans la vie privée, en souffrance, du maître espagnol. Finalement, qu’il s’agisse de son pendant fictionnel ou graphique, l’album constitue une belle réussite.

Goya, le Terrible Sublime, El Torres et Fran Galan
Glénat, septembre 2022, 112 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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