Littérature française, géographie, médecine : trois « Incroyables Histoires » portées en BD

Les Arènes BD publient trois nouveaux titres, dont deux sous forme d’éditions augmentées, dans sa collection « L’Incroyable Histoire ». Ceux-ci portent respectivement sur la géographie, la médecine et la littérature française. Le parti pris de ces albums ne souffre aucune ambiguïté : rendre accessible au plus grand nombre, à force de didactisme et en recourant aux vignettes, l’évolution de disciplines scientifiques et artistiques riches en talents, en progrès et… en anecdotes croustillantes.

Des figures tutélaires de la géographie française aux progrès de la médecine en passant par les récits biographiques des plus grands auteurs francophones, ces trois « Incroyables Histoires » apportent toutes leur lot d’enseignements, de curiosités et d’anecdotes. Si l’organisation des albums varient sensiblement d’un titre à l’autre (des fiches biographiques d’auteur pour L’Incroyable Histoire de la littérature française, une classification thématique pour L’Incroyable Histoire de la médecine, qui a été revue afin d’y incorporer l’ARN messager et les allergies), ces différents volumes, auxquels contribue l’auteur et dessinateur Philippe Bercovici, se distinguent tous par leur dimension pédagogique et leur capacité à vulgariser une matière abondante et souvent complexe. Le revers de la médaille est double – mais cependant inévitable : une narration non conventionnelle et pouvant paraître empesée, sous prétexte que l’aspect informatif l’emporte sur le caractère ludique.

Il serait toutefois malvenu d’en tirer de quelconques griefs. Cette collection n’arbore en effet aucune prétention strictement narrative, mais vise avant tout à porter à la connaissance de tous, sous une forme avenante et originale, les tenants et aboutissants des grandes disciplines scientifiques et artistiques qu’elle embrasse. À cet égard, Philippe Bercovici et ses acolytes (Jean-Robert Pitte, Benoist Simmat, Catherine Mory et le Professeur Jean-Noël Fabiani-Salmon) s’en sortent avec les honneurs, puisqu’ils papillonnent au gré des événements et des personnalités pour façonner une histoire, certes partielle mais non moins passionnante, de la géographie, de la littérature française et de la médecine. Président de la Société de géographie depuis 2009, Jean-Robert Pitte met sa science et ses capacités de synthèse au service d’un album compulsant les portraits et les expéditions, scénarisé par Benoist Simmat et faisant la part belle aux explorateurs français. Les plus chagrins regretteront sans doute l’aspect compilatoire inhérent à cette matière foisonnante, ou la place probablement trop chiche dévolue aux femmes, mais l’essentiel réside ailleurs : portraiturer les lieux, les époques et les personnalités qui ont donné son allant à une discipline encore relativement méconnue, partagée entre explorateurs, diplomates et universitaires, de Napoléon Bonaparte à Jules Dumont d’Urville ou René Caillié.

L’Incroyable Histoire de la littérature française se compose de courts récits autobiographiques, revenant sur l’enfance, la vie familiale et amoureuse, l’émergence littéraire et les déboires des grands auteurs francophones. La professeure de littérature Catherine Mory y revient sur Jean de La Fontaine, dont on connaît les célèbres fables, mais moins la passion pour les très jeunes femmes ou les récits irrévérencieux, sur Albert Camus, dont les ancêtres furent parmi les premiers colons français d’Algérie et dont le parcours scolaire est probablement plus inattendu que son engagement au Parti communiste (il n’avait pas le moindre livre chez lui !), ou encore sur Marcel Proust, grand observateur de son temps, régurgitant en clerc son environnement immédiat dans ses écrits, et dont la relation fusionnelle avec sa mère n’est pas sans rappeler celle d’un Jean-Paul Sartre – qui sera quant à lui marqué par les grands événements politiques de son temps. Montesquieu, Blaise Pascal ou la comtesse de La Fayette prennent également place aux côtés d’Émile Zola (on revient notamment sur son amitié avec Paul Cézanne ou Auguste Renoir et, sans surprise, sur l’affaire Dreyfus) ou de Louis-Ferdinand Céline, dont les immenses qualités littéraires ne sauraient masquer un antisémitisme abject. Le tour d’horizon est certes partiel et partial, mais l’entreprise n’en est pas moins salutaire et réussie, et organisée de manière intuitive. Surtout, la portée sociale, politique et philosophique des auteurs français transparaît clairement, leurs écrits prenant souvent appui – et racine – sur/dans une société en mutation constante.

L’Incroyable Histoire de la médecine est un projet d’autant plus ambitieux que la pluralité de ses composants est proprement vertigineuse : la chirurgie, la vaccination, l’anesthésie, les bactéries, les maladies, les différentes spécialités hospitalières… Le sujet est vaste, transversal et à même de nous emmener de la Grèce antique aux structures de soins les plus modernes. Ainsi, le lecteur se voit baladé de l’invention des lunettes au XIIIe siècle à l’hôpital Pompidou traversé par une rue piétonne et commerciale, des découvertes d’Ignaz Semmelweis sur l’inoculation de bactéries cadavériques dans le Vienne des années 1840-1850 à l’ARN messager ayant défrayé la chronique à l’occasion de la crise de la Covid-19, de Félix examinant la fistule anale de Louis XIV (vignette hilarante de grotesque) dans les années 1680 – le temps des chirurgiens barbiers – aux enjeux contemporains entourant le big data. On apprend que l’hôpital fut longtemps un endroit où l’on enfermait les pauvres pour les rééduquer, où l’on envoyait les mendiants pour les soustraire à l’espace public. Que l’arrivée tardive de la médecine de l’enfance se matérialise avec le mot pédiatrie, qui n’apparaît dans le dictionnaire qu’en 1907. Qu’au Moyen-Âge, les affections mentales étaient considérées comme des possessions démoniaques, qu’elles ont ensuite fait l’objet de suspicion de sorcellerie et que c’est finalement William Cullen, en 1777, qui proposa une première approche rationnelle des maladies mentales, avant que le Bavarois Émil Kraepelin n’en élabore une classification cohérente en 1883. Hippocrate, Robert Debré, Louis Pasteur, Edward Jenner : l’album se gonfle, à raison, de figures séminales, ayant chacune à leur façon modifié le cours de la médecine pour parvenir aux disciplines que nous connaissons aujourd’hui. À l’instar des deux albums précédemment évoqués, celui-ci se veut passionnant, érudit et d’une ampleur remarquable.

L’Incroyable Histoire de la géographie, Jean-Robert Pitte, Benoist Simmat et Philippe Bercovici
Les Arènes BD, août 2022, 192 pages

L’Incroyable Histoire de la littérature française, Catherine Mory et Philippe Bercovici
Les Arènes BD, avril 2022, 352 pages

L’Incroyable Histoire de la médecine, Pr. Jean-Noël Fabiani-Salmon et Philippe Bercovici
Les Arènes BD, août 2022, 312 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet. 

« Mudlarks » : l’enfance de Dickens

En imaginant la rencontre du jeune Charles Dickens avec Oliver, enfant des rues et alouette de la Tamise, Philippe Charlot et Manu Cassier font de Mudlarks le récit d’une double initiation : celle d’un garçon brutalement confronté à la misère londonienne et celle d’un futur écrivain découvrant, au contact des oubliés, la matière humaine de son œuvre.