Teresa l’après-midi et le soir aussi

Barcelone, 1956. Alors qu’il s’approche d’une villa des beaux quartiers, Manolo voit son attention attirée par une jolie blonde. Lui est un petit malfrat spécialisé dans le vol de motos, alors qu’elle est une charmante étudiante de 20 ans. Le genre avec qui Manolo n’a aucune chance dans des conditions ordinaires.

Toute la première partie de Ultimas tardes con Teresa (titre original) est centrée sur Manolo, dont le surnom de Bande-à-part émerge. Issu d’un milieu défavorisé (la narration le cite souvent comme le Murcien, après avoir expliqué tout ce que cela implique), il est officiellement ouvrier dans un garage, mais il passe le plus clair de son temps à mener des opérations pas franchement catholiques. Outre le vol de motos pour lesquelles il récupère un certain intéressement auprès de son receleur, le Cardinal (un surnom également, car l’homme n’a rien d’un ecclésiastique), il pratique le vol à l’arrachée. Il passe également du temps dans un bar où il gagne parfois de l’argent en jouant aux cartes. Et puis, avec sa belle gueule, il drague les filles qui lui plaisent, même s’il ne se gêne pas pour lancer de fausses promesses, même à une gamine comme La Seringue qui, après un petit accident, le soigne tout en espérant qu’il l’emmènera prochainement faire un tour en moto. Un soir donc, Manolo s’introduit au culot dans une fête et s’approche d’une jeune blonde qui bavarde avec une brune qui semble une amie proche. Mais la blonde ne l’a pas spécialement remarqué et se détourne au moment où Manolo allait l’aborder. Du coup, juste pour garder contenance, il entame la conversation avec la copine brune. Il faut dire que des garçons qui organisent la fête s’approchent pour demander des comptes. Manolo obtient ainsi la complicité de la brune en prétendant avoir été invité par la blonde qui s’appelle Teresa. Cela tombe bien, puisqu’elle vient de s’évaporer. On apprend quand même que Teresa fréquente des garçons qu’elle pêche on ne sait trop où et qui ne sont pas forcément tous bien recommandables (la chance de Manolo), car mademoiselle n’a pas froid aux yeux. Pour maintenir sa position un peu faiblarde ce soir-là, Manolo s’intéresse à celle qui l’a soutenu, la gentille Maruja qui accepte son intérêt, allant jusqu’à danser avec lui et se laisser embrasser dans un endroit discret.

Teresa

La seconde partie est plus centrée sur Teresa, jeune fille de bonne famille, étudiante ayant des convictions politiques nettement marquées à gauche. Elle le fait sentir notamment lorsqu’elle commande dans un bar, demandant systématiquement un « cuba libre », cocktail dont Marsé néglige d’indiquer la composition. Teresa affiche donc un côté provocateur par rapport à son milieu d’origine, en fréquentant des garçons pas très recommandables. Cela ne l’empêche pas de se comporter en jeune bourgeoise habituée à un certain train de vie : la villa de famille est franchement cossue et les Serrat y entretiennent de la domesticité. Et ce n’est pas parce que Teresa considère Maruja comme une amie (elles se connaissent depuis toutes petites) que cela change grand-chose : elles n’ont pas les mêmes origines, les mêmes connaissances, la même instruction. En fait, en grandissant, elles ne peuvent que s’éloigner.

L’accident

À la faveur des circonstances, Manolo s’est rapproché de Maruja. Finalement, cela l’arrange bien de venir la rejoindre régulièrement, de nuit, dans sa chambre de la villa des Serrat. Entre Maruja et Manolo, une liaison suivie s’établit donc, parce que Maruja – follement amoureuse – y trouve largement son compte. Quant à Manolo, le simple fait de pouvoir s’introduire dans la villa des Serrat lui ouvre des perspectives alléchantes. Mais à l’origine, Manolo avait flashé sur Teresa et rien ne le lui fera oublier. Quant à Teresa, elle a l’occasion d’observer les allées et venues du couple Manolo/Maruja et elle envie leur intimité. D’où l’invitation que Teresa adresse à Maruja : une promenade en bateau avec son ami (de Teresa) du moment. À ce moment, le destin bascule. Trop pressée, Maruja glisse sur une marche qu’elle descend pour rejoindre le couple déjà embarqué. Elle se fait mal, se relève et profite de la promenade. C’est le soir, lors d’une dispute avec Manolo dans sa chambre qu’elle s’écroule sur son lit. Après une gifle de Manolo, Maruja ne bouge plus et le Murcien fuit en croyant l’avoir tuée. C’est en se retrouvant dans la chambre d’hôpital de Maruja que Teresa et Manolo font connaissance…

Roman d’ambiance

Dans ce roman que je qualifierai d’assez sinueux, Juan Marsé trouve un terrain adapté à son ambition littéraire. Ses longues descriptions (avec régulièrement des phrases à rallonge typiques de sa parfaite maîtrise de l’écriture) servent aussi bien son intrigue que ses envies d’évocation de l’époque, de l’ambiance de la ville de Barcelone avec ses différents quartiers, ainsi que des relations qui se nouent ou se dénouent. Ses portraits des personnages principaux sont remarquables. Cela vaut essentiellement pour Manolo, Teresa et Maruja, mais les parents de Teresa et le milieu dans lequel ils évoluent méritent aussi l’attention. On se délecte également des fréquentations de Manolo. Et puis, Juan Marsé fait sentir tout ce qui oppose Manolo (qui n’a que peu d’éducation, quasiment aucune culture générale et s’en tire essentiellement grâce à sa belle gueule) à Teresa qui sait déjà ce qu’elle veut, affiche un caractère affirmé (elle connaît également sa capacité de séduction) et bien sûr son origine bourgeoise. C’est une attirance réciproque (peut-être avant tout une certaine fascination) qui leur fait penser qu’ils peuvent tout espérer. Cela sera évidemment sans compter avec les aléas de la vie (la condition de Maruja) et leurs différences criantes. Teresa n’est finalement qu’une jeune fille dont ses parents peuvent encore décider de ce qu’elle fera de l’été.

Ultimas tardes con Teresa, Juan Marsé (1966)
Teresa l’après-midi (traduction de Jean-Marie Saint-Lu) – Christian Bourgois éditeur (1993)
Teresa l’après-midi – Points, collection « Signatures » (2009)

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