The silent twins : le cloisonnement de l’imaginaire

Toujours sur le thème de l’adolescence, leitmotiv de ce festival de Deauville 2022, The Silent Twins s’intéresse à l’histoire vraie de Jennifer et June Gibbons, deux jumelles à l’imagination débordante qui se coupent progressivement du monde extérieur. Dans ce film adapté d’un roman, la réalisatrice polonaise Agnieszka Smoczynska relate, à travers une gémellité fusionnelle, l’annihilation d’une créativité excluante et incomprise par une société implacable. 

June et Jennifer Gibbons, deux sœurs jumelles, ont grandi au Pays de Galles pendant les années 1970. Connues aux États-Unis sous le surnom « The Silent Twins », en raison de leur refus permanent de communiquer, elles suscitent encore aujourd’hui de multiples interrogations. Après le roman de la journaliste Marjorie Wallace, publié en 1986, et de nombreux articles de presse, Agnieszka Smoczynska met en images l’histoire singulière de ces deux jeunes filles perdues dans leur monde imaginaire. 

La fin d’un conte de fée

Un jour, sans raison apparente, June et Jennifer Gibbons ont décidé de parler uniquement entre elles. Murées dans le silence vis-à-vis de leur entourage comme du monde extérieur, elles se terrent dans leur chambre où elles donnent libre cours à leur créativité. Leurs parents comme leurs professeurs, malgré l’emploi de différentes méthodes, ne parviennent pas à franchir cette barrière insondable du refus de communication. Rapidement exclues des établissements scolaires conventionnels, les deux jeunes filles s’adonnent à temps plein au développement de leur inventivité et à leur passion pour l’écriture. Qu’il s’agisse de la musique, de la photographie ou encore des animations de poupées, l’univers intérieur des sœurs, particulièrement envoutant, est visuellement réussi. 

The Silent Twins fait de June et Jennifer des rêveuses foncièrement déconnectées de la réalité, qui s’imaginent épouser un prince charmant et devenir des écrivaines de renommée mondiale. Le film opère ainsi plusieurs parallèles avec l’univers du conte de fée, à travers notamment les décors de leurs histoires ou les images du mariage de lady Diana. Les deux sœurs vivent comme des petites princesses dans une sorte de songe éveillé, un cocon protecteur séparé de la société. The Silent Twins les dépeint donc comme deux éternelles enfants, qui refusent de grandir et de se confronter aux responsabilités du monde adulte. 

Cette bulle idyllique de conte fée commence à éclater lorsque les jumelles font de malencontreuses rencontres, qui les jettent alors en pâture dans la brusque réalité. Perdant pieds, June et Jennifer se lancent dans une véritable descente aux enfers. Totalement incomprises par leur refus de discuter, elles sont internées pendant quatorze à l’hôpital de Broadmoor, au sein duquel elles perdent définitivement leur envie d’écrire.

C’est la journaliste Marjorie Wallace, par plusieurs visites aux jumelles, qui ouvre un véritable débat sur la personnalité et la dangerosité de June et Jennifer. Celles-ci ne lui paraissent pas des criminelles, mais plutôt des jeunes filles sensibles et apeurées. The Silent Twins met ainsi l’accent sur la machinerie infernale d’un système institutionnel inadapté, qui préfère bannir des individus étranges, non conformistes, plutôt que de chercher à les comprendre. 

L’invivable gémellité

The Silent Twins développe de manière assez unique la relation totalement fusionnelle de June et Jennifer. Pendant leur enfance, les deux sœurs se considèrent elles-mêmes comme un tout, chacune ne possédant aucune identité propre. Ainsi, si l’une fait un geste, l’autre le réalise immédiatement par un mimétisme spontané. Il en va de même pour le choix des vêtements, et évidemment, l’absence de communication. On pourrait donc facilement comparer June et Jennifer aux petites jumelles de Shining, habillées de manière identique, se tenant la main et demeurant à jamais inséparables. En effet, les deux sœurs partagent les mêmes rêves, les mêmes amours, sans manifester la moindre affirmation personnelle. Certes, la jalousie, la bagarre sont inévitables lorsque seule l’une des deux réussit, mais même ce succès individuel est ramené au crédit de leur duo indestructible. 

Une telle proximité entre deux personnes s’avère nécessairement invivable. The Silent Twins expose bien que derrière la fusion se cache une insidieuse prison, qui empêche chaque jumelle d’être, de se construire pleinement tant que l’autre vit. La pulsion de vie créée par leur union s’accompagne tragiquement d’une pulsion de mort, entrevue lors de quelques combats violents. En dépit de l’amour, June et Jennifer savent inconsciemment qu’elles ne pourront jamais exister toutes les deux ensemble. 

Par son sujet, sa mise en scène magnétique, et ses excellentes interprètes, The Silent Twins compose une œuvre cinématographique assez intéressante. Elle fait connaître l’histoire étonnante de June et Jennifer tout en questionnant avec intelligence les rapports de gémellité et la prise en charge sociétale d’individus marginaux.

The Silent Twins – Bande-annonce

The Silent Twins – Fiche technique

Réalisation : Agnieszka Smoczynska
Scénario : Andrea Seigel, d’après le roman de Marjorie Wallace
Interprétation : Letitia Wright (June Gibbons), Tamara Lawrance (Jennifer Gibbons), Johdi May (Marjorie Wallace), Michael Smiley (professeur)…
Producteurs : Klaudia Smieja, Joshua Horsefield, Ben Pugh, Ewa Puszczynska, Anita Gou, Alicia Van Couvering, Letitia Wright
Maison de production : 42, 30West, Madants Film, Kindred Spirit
Durée : 113 min.
Genres : Drame
Date de sortie :  prochainement
Etats-Unis, Royaume-Uni, Pologne – 2022

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3.5

Festival

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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