Estelle Tharreau nous plonge dans Les Eaux noires

Le meurtre d’une adolescente va bouleverser la vie d’une station balnéaire du Nord de la France : avec ce synopsis, Estelle Tharreau concocte Les Eaux noires, un roman noir, très sombre, dans lequel l’enquête policière côtoie la description d’une communauté qui se déchire.

L’action du roman Les Eaux noires se déroule uniquement à Yprat, petite station au bord de la Mer du Nord. Sous certains aspects, il est même possible d’affirmer qu’Yprat est un des personnages principaux du roman. La description qui en est donnée en ouverture est très significative : Yprat possède deux baies ; si la première est valorisée pour le tourisme, la seconde est complètement délaissée, abandonnée aux eaux noires et aux quatre maisons isolées qui l’habitent. Elle est triste, grise, déprimante, et elle est connue comme La Baie des naufragés.
C’est là que se concentrera l’action du roman d’Estelle Tharreau.
L’une des quatre maisons isolées de la Baie est habitée par une veuve, Josefa, et sa fille de 17 ans, Suzy. Alors que la mère va travailler, de nuit, dans une station-service des environs, la fille sort en cachette pour un rendez-vous secret. Officiellement, elle va chez sa copine Leane pour réviser pendant le week-end, mais telle n’est pas sa véritable intention.
Quelques jours plus tard, son corps est retrouvé sur la plage. Elle a été étranglée, puis jetée à la mer.

Bien entendu, nous sommes dans un roman policier, et l’identité de l’assassin est un enjeu important. Cependant, l’intrigue principale des Eaux noires va se concentrer autour du personnage de Josefa. Une Josefa effondrée, bien évidemment, par la mort de sa fille, mais qui va aussi, très vite, devenir une pestiférée. Sa façon de vouloir des funérailles en toute intimité, rejetant les cérémonies d’hommage et marches blanches prévues ; sa manière de harceler les polices (nationale et municipale) pour avoir des nouvelles de l’avancée de l’enquête (ravivant la honte des forces de l’ordre en les obligeant à affronter leur absence de résultats) ; tout va contribuer à un isolement de plus en plus radical de Josefa, rejetée par les autorités aussi bien que par ses collègues et ses voisins. Seul le chef de la police municipale, Cedric, un de ses voisins dans la Baie, garde contact avec elle, mais tout le monde en connaît la raison principale : il est amoureux d’elle depuis des années…
Les Eaux noires, c’est donc avant tout la description d’une descente aux enfers. Josefa doit affronter non seulement la douleur terrassante de la perte de sa fille, mais aussi les rumeurs et les médisances des habitants de Yprat. Progressivement, les habitants lui reprochent son attitude, sa manière d’éduquer Suzy, etc. Ses collègues la rejettent de plus en plus loin. Josefa devient celle que l’on ne veut plus ni voir, ni entendre, pendant que la mémoire de sa fille est salie.
Cela confère au roman une atmosphère très sombre. Les Eaux noires est un roman d’une forte intensité dramatique. Finalement, l’enquête pour trouver l’assassin est pratiquement mise temporairement au second plan (jusqu’à rebondir dans le dernier tiers du roman avec l’arrivée d’un nouveau personnage) : ce qui importe ici, c’est la description de la chute de Josefa, couplée à un portrait collectif d’Yprat en général, et de la Baie des naufragés en particulier.

D’un certain côté, Les Eaux noires peut faire penser à la série britannique Broadchurch : le but n’est pas seulement de trouver un assassin, mais de décrire l’impact d’un crime sur une communauté. Un professeur, un employé de banque, un membre de la police municipale, plusieurs personnages vont être touchés, parfois brutalement. Le meurtre de Suzy va entraîner une série d’événements en cascade. La narration emploie souvent l’image des engrenages qui se mettent en place progressivement : le roman Les Eaux noires prend une allure de machine infernale, de tragédie qui va broyer de nombreux personnages avant de connaître sa conclusion. Des personnages que l’on ne peut pas qualifier d’innocents, du moins moralement parlant, d’autant plus que chacun a eu un petit rôle à jouer dans la vie de Suzy. Petit à petit, on comprend que tout le monde, dans la Baie et en dehors, a un secret lié à la mort de Suzy. Et une bonne raison de cacher ce secret au moment de l’enquête, faisant ainsi piétiner celle-ci, que ce soit pour dissimuler une vie parallèle dont on est peu fier, ou simplement par haine envers Josefa.

Les Eaux noires fait partie de ces romans qu’on ne lâche pas : des chapitres très courts (entre deux et trois pages en moyenne), une écriture bien calibrée, tout ce qu’il faut pour en faire un divertissement certes sombre, mais efficace.

Les Eaux noires, Estelle Tharreau
Taurnada, octobre 2021, 252 pages

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3.5

Festival

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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