Maigret, la rencontre Leconte-Depardieu sous la houlette de Simenon

Maigret, c’est le film qui marque la rencontre entre Patrice Leconte et Gérard Depardieu. Mais c’est aussi une très belle adaptation d’un roman de Simenon, présentée dans une édition qui est un véritable hommage au grand romancier belge.

Cela faisait longtemps maintenant que le personnage de Jules Maigret n’avait plus paru sur grand écran, en France depuis Maigret voit rouge, de Gilles Grangier, en 1963 et à l’étranger, depuis une production autrichienne, Maigret fait mouche, réalisée par Alfred Weidenmann en 1968. Plus de cinquante années donc, durant lesquelles le célèbre commissaire était devenu un personnage de séries télé (sous les traits successifs de Jean Richard, Bruno Cremer ou Rowan Atkinson, pour ne citer que les exemples les plus marquants). Aussi, le retour de Maigret au cinéma est, en soi, un événement.
Et confier le rôle de Maigret à Gérard Depardieu est, à la fois, une évidence et une prise de risque. Une évidence car le talent de l’acteur, mais aussi sa carrure, son charisme et sa présence à l’écran semblent taillés pour ce rôle. Une prise de risque également, tant on sait que l’acteur peut glisser dans le trop, la surabondance, voire l’excès, tout ce qui est contraire à l’atmosphère des romans de Simenon.
Force est d’admettre qu’ici, l’acteur retrouve son talent fin, subtil. Depardieu incarne un formidable Maigret, humain et à l’écoute des autres. Il sait à la fois occuper l’écran tout en restant sobre et sans en faire trop.
Comme l’indiquent aussi bien le titre que l’affiche, Maigret est au cœur même du film. Plus qu’une enquête, c’est un enquêteur que l’on va suivre. Un Maigret crépusculaire et sombre, souvent montré seul. Un personnage épuisé, au bord de la fêlure. Dès sa première apparition, le commissaire montre sa fatigue. Une fatigue plus psychologique que physique, d’ailleurs. Et on aura, tout au long du film, un Maigret qui montre des signes de faiblesse : il est souvent assis, il a du mal à monter des escaliers, etc. Un Maigret surtout psychologiquement atteint : il mange peu, il ne fume plus (prescription médicale oblige), et il est préoccupé par l’affaire en cours.
Une affaire bien étrange. Une jeune femme de 18 ans est retrouvée morte, lardée de coups de couteaux. Elle n’a aucun papier, ne correspond au signalement d’aucune disparue. En bref, une inconnue totale, et la première partie de l’enquête consistera à chercher l’identité de la victime. Une enquête qui touchera Maigret personnellement, puisqu’elle lui évoquera sa fille morte qui aurait eu le même âge.

Commence donc une de ces enquêtes typiques de Maigret, qui ne ressemblent pas aux investigations auxquelles nous sommes habitués. Simenon se défendait d’écrire des romans policiers, et son Maigret n’a pas les méthodes habituelles des policiers. Chercher des empreintes, localiser des indices et des témoins, mener des filatures : autant d’actions étrangères à l’univers du célèbre commissaire. Maigret marche à l’intuition et à l’écoute. Il discute, sur un ton de bavardage :

« Comment faites-vous pour qu’ils parlent, vos suspects ?
– Rien. Je les écoute. »

Et c’est cela, la méthode Maigret. Une immersion dans la vie des personnages, des victimes, des suspects, etc. Le commissaire s’imprègne de l’atmosphère, soupèse la dimension sociale, évalue le poids familial. Ça ressemble tellement peu aux méthodes policières habituelles que peu de gens le prennent pour un commissaire, et n’apprennent son identité que bien tard. Cela fonctionne d’autant plus, ici, que la victime lui tient à cœur (elle et ses semblables, comme Betty, qu’il va protéger).
La façon qu’a le film d’explorer cette attitude humaine et empathique montre à quel point Patrice Leconte a tout compris à Simenon. Son Maigret est totalement imprégné de l’atmosphère si caractéristique des romans de Simenon.
Leconte réussit d’autant plus son film qu’il sait s’arrêter sur les bons détails. Certes, la reconstitution du Paris des années 50 est soignée, mais jamais le réalisateur n’insiste là-dessus pour en faire une parure de son film : il s’agit d’un décor dans lequel se déroule le plus important, la rencontre de Maigret avec les autres personnages, la plongée dans des situations sociales très diverses, depuis la « bonne société » parisienne jusqu’aux foyers pour jeunes filles ayant quitté leur province et étant happées par le rêve d’une vie meilleure à la capitale. C’est toute une réalité peu reluisante que Maigret découvre avec empathie.
Aux côtés de Depardieu, l’ensemble de l’interprétation est d’un très bon niveau, toujours d’une grande justesse. L’ensemble de l’aspect technique est très réussi également, et il faut signaler la grande qualité des dialogues du film, remplis de répliques qui font mouche (la tirage de Maigret sur les « enquêtes à bière et les enquêtes à blanc », par exemple) tout en restant apparemment simples et naturelles.

Compléments de programme
Le film de Patrice Leconte est accompagné de deux compléments de programme qui permettent de compléter cette plongée dans l’oeuvre du célèbre romancier belge.
Le premier supplément, le plus long et le plus important, est un documentaire intitulé Enquête sur Maigret. Il est constitué d’entretiens avec Patrice Leconte, Pierre Assouline (qui a écrit, entre autres, une biographie de Simenon) et John Simenon, fils du romancier. Il s’agit, pourrait-on dire, d’une biographie du commissaire, qui commence, comme il se doit, par sa création par Simenon. Très vite, il apparaît impossible de parler de l’un sans mentionner l’autre : selon John Simenon, Maigret est « le frère de mon père, un personnage familier, une véritable existence ».
Maigret est défini ici comme « un anti-Hercule Poirot » : aux déductions habiles du célèbre détective belge s’opposent les intuitions du commissaire français. Maigret n’est pas un intellectuel, il n’enquête pas en cherchant les indices qui vont, par déduction, le conduire au coupable ; Maigret est « purement instinctif ».
Les intervenants mentionnent également, bien évidemment, la qualité du travail de Simenon, son style épuré, faussement simple mais vraiment très travaillé et reconnaissable immédiatement, mais aussi sa méthode de travail, sa capacité de s’imprégner d’une ambiance pour la reconstituer dans ses romans.
Le documentaire se termine par l’évocation du tournage du film : le choix du roman à adapter, le tournage avec Gérard Depardieu, l’emploi des couleurs et de la musique, Patrice Leconte raconte les décisions qu’il a dû prendre tout au long de la préparation de son Maigret.
Le second complément de programme est un bref documentaire sous la forme d’une promenade dans Liège, lors de laquelle une guide évoque l’enfance de Simenon.
Ainsi, l’ensemble de cette édition peut se vivre comme un très bel hommage au grand romancier Georges Simenon. Il n’y a plus qu’à espérer un deuxième film.

Caractéristiques du DVD :
Durée du film : 85 minutes
Images : 16/9 – 2.39
Langue : français
Sous-titres sourds et malentendants
Son 5.1 et Audiodescription
Compléments de programme :
_ Enquête sur Maigret (32 minutes)
_ Promenade Simenon à Liège (10 minutes).

Maigret : bande-annonce

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Le Cuirassé Potemkine (1925), de Sergueï Eisenstein : de la propagande au firmament du septième art

Le talent d’Eisenstein fut initialement mis au service de la machine propagandiste soviétique. Un siècle plus tard, le temps a débarrassé ce film de toute la dimension polémique attachée au régime criminel. Ne reste aujourd’hui plus que la substantifique moelle du génie de son metteur en scène.

Le Grand Duel (1972), de Giancarlo Santi : pour quelques plans de Leone

Non dépourvu de plans géniaux – notamment son duel final – et illuminé par le magnétisme de Lee Van Cleef, le film est néanmoins écrasé par le modèle leonien, dont tous les codes sont scrupuleusement respectés. Les suppléments sont généreux et sympathiques… mais eux aussi très imparfaits.

A Prairie Home Companion (2006), de Robert Altman : adieu d’un maître, élégie du Midwest

Film testamentaire qui ne cède jamais au sentimentalisme, A Prairie Home Companion est un pot-pourri du cinéma de l’auteur de John McCabe : personnages multiples, nostalgie, valeurs du Midwest, amour de la musique. A travers un récit dédié à l’ultime émission d’un show radio, c’est en réalité au cinéma qu’Altman rend hommage avec cette œuvre profondément humaine.