« Censure & Cinéma : Orient » : tour d’horizon censorial

L’ouvrage collectif Censure & Cinéma : Orient paraît aux éditions LettMotif. De la Tunisie à l’Inde en passant par la Chine ou l’Iran, il présente en détail la manière dont la censure s’est exprimée dans ces pays à travers le temps et les obstacles qu’elle continue à poser à l’heure actuelle à l’endroit de cinéastes en quête de liberté.

Il suffit de consulter les brèves censoriales glissées en fin d’ouvrage pour comprendre que les mailles du filet demeurent épaisses et serrées. Pour qu’Exodus puisse sortir sur les écrans marocains, deux passages sonores durent être supprimés. Kingsman 2 a été interdit au Cambodge parce qu’il portait atteinte, selon le gouvernement, à l’image du pays. Après avoir provoqué un tollé en Chine, la série South Park y a été censurée sur l’ensemble du territoire. Un film indien gay-friendly n’a pas pu être exporté aux Émirats arabes unis. Ces exemples sont tirés d’une multitude d’affaires où la liberté artistique a été battue en brèche au nom de principes moraux, religieux, politiques ou encore militaires. Mais ces polémiques récentes trouvent leurs origines dans des systèmes établis de longue date, redéfinis au cours du temps, sur lesquels Censure & Cinéma : Orient revient abondamment.

Collection dirigée par Christophe Triollet, « Censure & Cinéma » s’enrichit régulièrement d’ouvrages volumineux et particulièrement denses. Orient ne déroge pas à la règle et regroupe une vingtaine de spécialistes pour effeuiller la censure cinématographique sévissant au Maghreb et dans les pays du Proche, Moyen et Extrême-Orient. À cet égard, le Liban pourrait constituer une sorte de laboratoire, puisque ses récriminations d’ordre politique, morale ou confessionnelle, laissées à la discrétion de la Sûreté, recoupent en grande partie les préoccupations exprimées ailleurs dans les régions étudiées. Mais la propagande vient parfois s’ajouter en surcouche, comme c’est le cas en Chine, où chaque cinéma doit programmer et promouvoir au moins deux films de propagande par semaine et où une politique de quotas enserre la diffusion de films étrangers (la Corée du Sud est d’ailleurs caractérisée par une politique similaire).

Tour d’horizon édifiant à défaut d’être exhaustif (ce qui aurait constitué un vœu pieux), Censure & Cinéma : Orient s’intéresse tant à une scène cinématographique tunisienne cherchant à exorciser le passé et à profiter des brèches entrouvertes par la Révolution qu’aux rejaillissements culturels des dissensions géopolitiques et militaires entre l’Inde et le Pakistan ou à la manière dont Netflix soumet le patrimoine culturel américain aux cisailles censoriales orientales. Dans le détail, on découvre à quel point la Commission tunisienne d’aide à la production peut conditionner le contenu des films, la manière dont le cinéma iranien a réagi aux années noires ultraconservatrices (2005-2013) sous Mahmoud Ahmadinejad ou encore les effets d’une censure diffuse en Russie, organisée par des entités dont la pluralité et la dispersion géographique ne permettent qu’un contrôle relativement lâche.

En Ukraine, la représentation positive de la Russie est encadrée et aboutit à des formes de censure. En Inde, nationalisme, hindouisme et propagande militaire s’entremêlent pour dénaturer le cinéma. À Hong Kong, nombre de films ont vu le jour sous catégorie III, en étant frappés d’une interdiction aux moins de 18 ans. Là-bas, limiter le public a longtemps été l’assurance d’une liberté sanctuarisée. Mais le revers de la médaille existe aussi : toute œuvre doit se conformer à un cahier des charges scrupuleux pour pouvoir prétendre à être exploitée en Chine. Patiemment, pays par pays, en greffant aux descriptions historiques des études de cas plus concrètes, Censure & Cinéma : Orient donne à voir la puissance censoriale de régions où la liberté artistique a souvent été sacrifiée sur l’autel du politique, du religieux ou du militaire. Très substantiel, passionnant de bout en bout, ce volume prend rang parmi les meilleurs d’une collection qu’on ne saurait trop recommander.

Censure & Cinéma : Orient, ouvrage collectif
LettMotif, mai 2022, 525 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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