La nature est-elle marginalisée ?

La collection « Le Mot est faible » des éditions Anamosa propose un nouvel opuscule avec l’édifiant Nature, de l’éditeur écologiste Baptiste Lanaspeze.

Au départ, il y a une incompréhension, ou plutôt un postulat biaisant nos représentations : pour les Occidentaux, la nature renverrait à quelque chose d’inerte qu’on peut exploiter librement, tandis que son opposé présupposé, la culture, relèverait quant à elle du vivant et de l’existentialisme. C’est, en résumé, le point d’appui de Baptiste Lanaspeze, qui rappelle par ailleurs que l’écologie demeure une science marginale et sous-financée, issue, presque par accident, de la biologie. Engagé comme le sont souvent les ouvrages de la collection « Le Mot est faible », Nature met en critique l’altération des habitats, la résistance des germes, la destruction des peuples indigènes et de leur culture ou encore la pollution industrielle.

Citant l’historien Jack Forbes, Baptiste Lanaspeze introduit le concept de « psychose wétiko », désignant une forme de cannibalisme consistant en « l’absorption de la force vitale d’autrui dans de grands systèmes de domination comme le colonialisme, l’esclavagisme, les génocides ». Et là où d’aucuns ne verraient dans la nature que prédation et anarchie, l’auteur y voit plutôt paix et cohabitation, ce qui s’inscrit précisément, par exemple, dans la réflexion de Michel Magny à l’occasion du récent et passionnant essai Retour aux communs. Certains symboles demeurent puissants au moment d’autopsier notre rapport à la nature : les usines de production chimique de la Seconde guerre mondiale servent ainsi, désormais, à produire pesticides et herbicides…

Baptiste Lanaspeze continue son tour d’horizon en rappelant que l’agriculture est de plus en plus dépendante aux intrants chimiques. À ses yeux, on malmène, voire on tue les sols. Est ainsi mise en place une politique de la mort qui serait inhérente au capitalisme et au progrès scientifique. Infertilité, perte de biodiversité (par exemple dans la variété des pommes), nucléaire : les sources d’angoisse sont plurielles et tenaces. Et l’auteur d’épingler ces discours catastrophistes sur les victimes du terrorisme ou du coronavirus, mais bien incapables de mettre en débat nos modes de vie…

« La résistance à laquelle se heurte la nécropolitique moderne, c’est la robustesse et l’organisation ancestrale de la vie sur Terre. Tant dans les sociétés humaines que dans les autres sociétés terrestres. Tant au niveau du système bactérien planétaire, qu’au niveau de l’amour et de la joie. La vie est massacrée sur la Terre, la nourriture se dégrade, l’incidence des cancers et des maladies augmente, les sociétés, les langues, les cultures autochtones sont détruites, la névrose et la peur grandissent au sein des Empires – mais les insectes résistent aux biocides, les bactéries résistent aux antibiotiques, les citoyens résistent à la propagande nationaliste, les peuples indigènes résistent à l’hégémonie occidentale, des cultivateurs redeviennent paysans, les militants écologistes se multiplient, les âmes se débattent avec la névrose moderne. »

Si les constats sont lucides et souvent glaçants, Nature demeure, intrinsèquement, un objet d’espoir. Témoignage d’une humanité soucieuse de son environnement et prenant conscience de ce qu’elle lui inflige au quotidien, l’opuscule de Baptiste Lanaspeze résonne comme un appel, presque une imploration : celle du dépassement, à la fois de l’anthropocène, de l’écocide, de l’homme et de son centrisme.

Nature, Baptiste Lanaspeze
Anamosa, mai 2022, 104 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

Ni vue, ni connue : une figurante (trop) douée

Après l’échec relatif des "Cyclades", Marc Fitoussi retrouve une inspiration remarquable avec "Ni vue, ni connue", une comédie à la fois drôle, caustique et sensible. En confiant à Isabelle Huppert le rôle d’une figurante obstinée rêvant de décrocher enfin un véritable rôle, le réalisateur signe un contre-emploi aussi audacieux que pertinent. À travers le parcours semé d’humiliations de Corinne Maclou, le film explore avec finesse l’invisibilité de ceux qui peuplent les marges du spectacle. Entourée de comédiens et réalisateurs jouant leur propre rôle, la figurante tente inlassablement de se faire une place dans un univers dominé par les rapports de pouvoir et les réseaux. Si le scénario se montre parfois prévisible, ce défaut est largement compensé par la qualité des dialogues, l’acuité du regard porté sur le milieu artistique et l’autodérision permanente d’Isabelle Huppert. Marc Fitoussi brosse ainsi un portrait aussi drôle que cruel de la condition de figurant, sans jamais perdre de vue l’humanité de son personnage. Une excellente comédie qui conjugue intelligence, émotion et mordant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Géographie du rap » : musique périphérique

Dans "Géographie du rap : Villes et scènes en France et aux États-Unis", le géographe Séverin Guillard étudie les signes et lignes de force qui relient les artistes à leurs villes, ainsi que les inégalités qui séparent les scènes locales des centres de l’industrie musicale. De Lille à Atlanta en passant par Paris, représenter un lieu, c’est aussi revendiquer sa place sur un échiquier complexe.

« Atlas des années 1960 » : les sixties expliquées et illustrées

Cent cartes pour parcourir une décennie que la mémoire tend parfois à réduire à ses refrains et à ses couleurs. Avec cet "Atlas des années 1960", Gordon Kerr et l’illustratrice Claire Rollet font voisiner l’effervescence culturelle, les conquêtes sociales et les lignes de fracture qui traversent le monde.

« Dollars de guerre » : l’Amérique au front, avec ses vieux démons

Pour le quatrième et dernier volet des aventures de Ferdinand Tirancourt, Philippe Pelaez et Francis Porcel ramènent leur antihéros dans la boue de la Grande Guerre. Mais sous l’uniforme américain cette fois, et flanqué de deux compagnons dont les histoires disent une autre guerre, intérieure celle-là : celle d’une Amérique blanche qui envoie combattre des hommes qu’elle ne considère pas encore comme ses égaux.