« Le Quai de Wigan » : immersion journalistique dans l’Angleterre populaire

La collection « Climats » des éditions Flammarion offre une nouvelle vie à l’ouvrage de George Orwell Le Quai de Wigan. Préfacé par Jean-Laurent Cassely, divisé en deux parties – l’une sur les conditions de vie de la classe ouvrière, l’autre sur le socialisme –, le livre paru en 1937 mêle le reportage journalistique et l’essai politique.

Difficile de faire plus glaçant que George Orwell quand il s’agit de portraiturer la classe ouvrière du nord de l’Angleterre. Qu’il décrive l’exiguïté et la saleté d’une pension collective, le travail harassant et périlleux dans les mines ou la précarité dans laquelle sont plongées les populations les plus modestes, il énonce sans ambages les conditions de vie pénibles d’individus sur lesquels il pose un regard compassionnel – bien que parfois émaillé de préjugés. Le Quai de Wigan comprend ainsi des descriptions rugueuses des villes industrielles et ouvrières de Yorkshire et Lancashire, ainsi que des activités souterraines inhérentes à la mine. George Orwell se penche longuement sur ces hommes au corps sculpté par l’effort, souvent de petite taille, parcourant des kilomètres sous la surface du sol, courbés, avant même de commencer à s’atteler à une tâche ingrate, exténuante et génératrice de résidus s’accrochant à la peau comme aux poumons. Des hommes qui, une fois leur travail terminé, rebrousseront chemin, pour rejoindre des maisons peu avenantes, alignées comme des sardines et souvent dépourvues de sanitaires. L’auteur recourt à l’observation participante, se mêle aux personnes dont il étudie et verbalise les conditions d’existence et déploie des trésors d’imagination pour rendre compte, au mieux, au plus juste, du caractère dangereux et pénible du métier de mineur, mais aussi des faibles ressources tirées de cette activité.

Dans sa seconde partie, plus théorique et approximative, George Orwell s’intéresse au socialisme, à ses valeurs sous-jacentes (liberté, justice), tout en s’employant à démontrer que ces dernières n’apparaissent plus qu’en filigrane, comme un diamant caché sous un tas de fumier, pour reprendre ses termes. Selon l’auteur, qui poursuivra sa critique du socialisme avec les monuments littéraires que sont 1984 et La Ferme des animaux, plusieurs obstacles se dressent sur la route des socialistes : des discours pompeux peu en phase avec l’électorat populaire, une forme d’excentricité, une croyance immodérée dans le progrès – et notamment technique, les jugements de classe ou encore le mépris de valeurs telles que le patriotisme ou la religion. Entretemps, Orwell aura aussi évoqué les propriétaires (modestes ou riches), l’opposition Nord/Sud ou encore le sentiment d’appartenance de classe de ceux qui, liés à l’élite intellectuelle, sont déclassés économiquement. Et, comme Dans la dèche à Paris et à Londres, il se sera porté à la hauteur des personnes dont il cherche à traduire les expériences de vie. Un exercice qui rappelle forcément Jack London et son excellent Le Peuple de l’abîme.

Le Quai de Wigan, George Orwell
Flammarion, avril 2022, 336 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Le Principe de Wellington : l’aveu en énigme

Le Principe de Wellington de Nathalie Léger : une commande de scénario sur l’aveu devient une enquête vertigineuse sur l’écriture, la vérité et les masques du « je ». Entre anagnorisis tragique, Wittgenstein, Emily Dickinson et imitation des personnages aimés, la narratrice-écrivaine explore les confins du langage et de la fiction, interroge les affres de la création et la culpabilité, et tisse une émouvante apologie de la relation entre frères et sœurs.

« Géographie du rap » : musique périphérique

Dans "Géographie du rap : Villes et scènes en France et aux États-Unis", le géographe Séverin Guillard étudie les signes et lignes de force qui relient les artistes à leurs villes, ainsi que les inégalités qui séparent les scènes locales des centres de l’industrie musicale. De Lille à Atlanta en passant par Paris, représenter un lieu, c’est aussi revendiquer sa place sur un échiquier complexe.

« Atlas des années 1960 » : les sixties expliquées et illustrées

Cent cartes pour parcourir une décennie que la mémoire tend parfois à réduire à ses refrains et à ses couleurs. Avec cet "Atlas des années 1960", Gordon Kerr et l’illustratrice Claire Rollet font voisiner l’effervescence culturelle, les conquêtes sociales et les lignes de fracture qui traversent le monde.