En corps : danser encore et encore

En corps est le nouveau film de Cédric Klapisch. Le réalisateur y filme une danseuse blessée qui doit réapprendre à vivre et à danser. Elle doit surtout accepter de se réapproprier un corps habitué à travailler la danse d’une certaine manière et faire entrer la douleur, la perte dans sa vie, quitte à réintroduire des figures délaissées et faire une rencontre déterminante avec elle-même. Une œuvre intense qui laisse aussi la part belle aux personnages (aux clowns !) secondaires comme Klapisch les affectionnent depuis Le Péril jeune.

La danseuse 

La séquence d’ouverture d’En corps justifie à elle seule d’aller voir le film au cinéma. Plongé, pendant quinze minutes quasi sans parole, dans les coulisses, dans la salle et sur la scène d’un ballet de danse classique, le spectateur est émerveillé. Cédric Klapisch offre un parcours sensoriel dans les pas d’Elise. Il donne à voir, à sentir le corps de la danseuse en mouvement et tout ce qui s’agite autour d’elle alors que, quand elle danse, le temps semble s’arrêter, se suspendre. Le réalisateur capte la légèreté au vol alors que c’est la lourdeur qui empli la tête d’Elise. Elle se voit trahie et ne peut le supporter dans sa chair. Nous savons ce vers quoi cette séquence d’ouverture impeccablement chorégraphiée mène. Elle est donc également tendue vers sa chute (dans tous les sens du terme), ce qui ne fait que renforcer sa force. D’autant qu’elle est scindée par le générique, brusque changement de tonalité (par la musique) et véritable petit court métrage à lui tout seul. Une belle séquence, intense, qui nous laisse aussi groggy que la protagoniste une fois bouclée.

Une fois encore, Cédric Klapisch comme avec le récent Ce qui nous lie, explore un univers dans son entièreté avec ses codes, ses contraintes et le challenge qu’il représente pour le personnage. Dans Ce qui nous lie, l’enjeu était pour Juliette (Ana Girardot) de se faire un nom dans la viticulture après la mort de son père alors que pour Elise, l’enjeu est autant de réapprendre à vivre qu’à danser. Il ne s’agit plus de s’élever sur ses pointes, dans des pirouettes parfaites de maîtrise, bref de rêver, mais de s’ancrer dans le sol, la réalité et de ressentir d’autres sensations, de créer de nouvelles images. Et Elise va peu à peu s’enthousiasmer pour cette manière de danser qu’elle découvre ou plutôt éprouve enfin. Pour créer une émotion et une langue nouvelles, qui parleront à son âme, véritablement, elle redessine complètement sa destinée. L’enjeu, quand elle rejoint une résidence d’artistes avec un couple d’amis propriétaires d’un food truck (l’une est une ancienne danseuse blessée), n’est pas de savoir si elle va redanser, cela ne fait aucun doute, mais comment elle va éprouver de nouveau la danse. Quel langage du corps va s’offrir à nous. Ce n’est pas anodin si elle doit d’abord jouer un corps de femme morte, qu’un homme fait danser, avant de peu à peu reprendre possession de son corps. Elle qui se plaignait de ne jouer dans les ballets classiques que des femmes allant vers la mort, des fantômes, va faire le chemin inverse : celui vers la vie.

En équilibre

Au milieu de tout ce rapport au corps, vraiment magnifiquement mis en scène, Cédric Klapisch déroule les autres rouages de ses comédies : des personnages secondaires savoureux, paumés, mais plein d’une vitalité salvatrice, ou encore les rapports entre les fratries. Juliette avait deux frères (François Civil et Pio Marmaï présents également au casting d‘En corps) quand Elise a deux sœurs et surtout un père à rencontrer. Certes, elle le connait déjà, mais c’est aussi vers son regard, son émotion qu’elle tente d’aller. Ajoutez à cela une Josiane (Muriel Robin) philosophe de comptoir (peut-être le personnage le moins réussi parce qu’il débite des évidences béates) et Cédric Klapisch déroule un tapis rouge pour la reconstruction de son héroïne. Comme il sait si bien le faire, le réalisateur distille de vrais beaux moments d’émotions, d’autres de franche rigolade. Il n’oublie pas non plus de montrer des personnages qui résistent aux regards trop figés qui voudraient les retenir de s’élever. Les plus beaux moments, à l’image de Polina, danser sa vie (de Valérie Müller et Angelin Preljocaj, 2016), restent les chorégraphies ou les moments passés entre Elise et la compagnie de danse contemporaine qui tente de résister au vent en dansant, en s’accrochant les uns aux autres. C’est en filmant ces amitiés, cette solidarité ou encore la gaucherie d’un père finalement en larmes que Klapisch est à son meilleur.

Le réalisateur permet à nos yeux de briller en regardant deux danseuses de ballet tenter de prouver que, non, le « tutu c[e n’]est [pas] culcul ». Là encore, tout est une question de regards, Cédric Klapisch opposant longuement le sacré (la danse classique, la passion, la douleur) et le profane (le hip hop, la cuisine, le corps manipulé par le kiné), soit des personnages très « terre à terre » (le père, le cuisinier) et d’autres plus dans le rêve (les danseuses, Josiane), quand Elise va faire le pont entre ces deux mondes… Ainsi En corps aurait pu s’appeler « en équilibre » : « Il peut y avoir un aspect énervant dans le côté noble et grandiloquent dans la danse, qu’elle soit classique ou contemporaine. Et j’aime le fait que ce personnage puisse balancer «le tutu, c’est cucul !», comme pour démonter ce côté poussiéreux, mignon ou académique. Car si j’aime la danse et la musique classique, je comprends parfaitement qu’un gamin de 15 ans puisse trouver ça ringard. Je tenais à pointer ça même si n’avait rien de simple. Tout comme il a été difficile de doser les moments de danse et de jeu mais aussi opposer des moments poétiques cassés par des parties plus triviales. Mais c’était autant de passages obligés qui ont construit la colonne vertébrale d’En corps«  (extrait du dossier de presse du film)… Un équilibre parfaitement trouvé, comme souvent tout le long des quinze films d’un réalisateur qui s’intéresse à ce qui lie les être entre eux et comment un être, brusquement, change de chemin pour recommencer sa vie. Cédric Klapisch ne cesse de nous emmener vers la lumière.

En corps : Bande annonce

En corps : Fiche technique

Synopsis : Elise, 26 ans est une grande danseuse classique. Elle se blesse pendant un spectacle et apprend qu’elle ne pourra plus danser. Dès lors sa vie va être bouleversée, Elise va devoir apprendre à se réparer… Entre Paris et la Bretagne, au gré des rencontres et des expériences, des déceptions et des espoirs, Elise va se rapprocher d’une compagnie de danse contemporaine. Cette nouvelle façon de danser va lui permettre de retrouver un nouvel élan et aussi une nouvelle façon de vivre.

Réalisation : Cédric Klapisch
Scénario : Cédric Klapisch, Santiago Amigorena
Interprètes : Marion Barbeau, Pio Marmaï,  François Civil, Denis Podalydès, Souheila Yacoub, Muriel Robin, Mehdi Baki
Photographie : Alexis Kavyrchine
Son : Cyril Moisson, Nicolas Moreau, Cyril Holtz
Montage : Anne-Sophie Bion
Musique : Hofesh Shechter, Thomas Bangalter
Costumes : Anne Schotte
Société de production : Ce qui me meut
Distribution : StudioCanal
Durée : 118 min
Date de sortie : 30 mars 2022
Gendre : Comédie dramatique

France – 2021

Note des lecteurs3 Notes

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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