Big Bug : voyage en absurdie

Voilà Dix ans que Jean-Pierre Jeunet n’avait pas sorti de nouveau film. Pourtant 2022 prouve qu’il ne faut jamais dire jamais. Avec Big Bug, le réalisateur revient sur les cimes du 7e art, en optant pour une production made in Netflix où l’humour noir côtoie des questions existentielles sur l’avenir (peu reluisant) de l’Humanité.

Synopsis : Dans un avenir proche, un groupe d’individus se retrouve pris au piège par une bande de robots.

Le retour (Netflix) de Jean-Pierre Jeunet

Regarder un film de Jean-Pierre est toujours synonyme de surprise. Depuis plus de trente ans, le réalisateur est, en effet, passé maître dans l’art de surprendre son public. Que ce soit en mettant en scène un boucher cannibale dans Delicatessen (1991) ou en évoquant les aventures d’un jeune inventeur dans L’extravagant Voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet (2013) – tous les films ou presque du cinéaste proposent un univers cinématographique merveilleux où le détail le plus fin côtoie une galerie de personnages hauts en couleur. Sur ce point, le dernier né du réalisateur n’échappe pas à la règle. Big Bug renoue, en effet, avec l’obsession pour le détail loufoque qui a fait la marque de fabrique de son réalisateur. Ce dernier retrouve les chemins de la science-fiction qu’il n’avait pas emprunté depuis Alien, la résurrection (1997). Un détail distingue, néanmoins, le film des autres productions du cinéaste.

Big Bug est le premier film de Jean-Pierre Jeunet à être uniquement distribué sur Netflix. Après s’être offert les plus grands cinéastes du monde, la superstar des plateformes de vidéo à la demande fait appel au plus international des réalisateurs français. Le résultat pourra en laisser quelques uns pantois. Car, le huitième long-métrage du cinéaste possède, a priori, tout pour (dé)plaire au public. D’abord parce que le cinéaste brouille les pistes. Le film oscille entre différentes tendances. Big Bug se situe, en effet, au carrefour du théâtre filmé et du film de science-fiction plus classique. Les différentes intrigues qui se nouent entre les personnages sont à peine esquissées, et mériteraient parfois d’être un peu plus développées. Le jeu des acteurs mérite également qu’on s’y intéresse car il n’est pas sans susciter quelques questions. Certains comédiens paraissent sous-employés. D’autres semblent avoir délibérément noyé leur composition dans une surenchère d’effets plus ou moins comiques.

N’allons pourtant pas croire que ces divers éléments constitueraient de purs défauts. Loin s’en faut. Car, avec Jean-Pierre Jeunet, l’ironie et l’autodérision ne sont jamais très loin. Avec Big Bug, Jean-Pierre Jeunet (dé)joue les frontières de son cinéma en proposant une œuvre barrée, qui se prête à toutes les appréciations, situé entre le nanar et le chef-d’œuvre d’autodérision critique.

Un film qui dépoussière la science-fiction

Big Bug fait partie de ces œuvres qui se lisent au premier comme au second degré. Opter pour la première lecture impliquera sans doute de remettre en cause la réussite du film et plus généralement le style de son auteur. Choisir la deuxième option nous paraît plus juste car elle nous permet d’aller au-delà des « défauts » supposés de l’œuvre. Il est plus intéressant de voir Big Bug comme un film (auto)parodique que comme une œuvre classique. Jean-Pierre Jeunet a sciemment composé un long-métrage qui bouscule l’horizon d’attente de son public. L’histoire paraît d’entrée de jeu aussi rocambolesque que banale. Dans un monde futuriste, un groupe d’individus se retrouve fait prisonnier par leurs propres robots domestiques. Ces derniers tentent de les protéger des Yonix qui veulent exterminer autant que réduire en esclavage l’ensemble des humains. Ce résumé bref sonne étrangement comme du déjà-vu.

On retrouve une thématique largement exploitée par la science-fiction, à savoir, la fameuse revanche des robots esclaves sur leurs maîtres humains. De Blade Runner (1982) en passant par I, Robot (2004), cette dystopie figure au rang des principales des obsessions du genre. Le thème Humains VS Robots est une manne littéraire autant que cinématographique. Si celle-ci paraissait jusqu’à maintenant relever d’un lointain futur, elle apparaît aujourd’hui plus que jamais d’actualité. La démocratisation de l’intelligence artificielle n’a pas échappé à l’œil aguerri de Jean-Pierre Jeunet. Le cinéaste imagine la société française en 2045. Il brosse un portrait peu ragoutant de notre futur en exacerbant certains traits caractéristiques de nos sociétés. Dans le monde de demain, la publicité déambule dans la rue et propose des annonces personnalisées vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le quotidien des gens est entièrement robotisé et ne laisse plus de place au lien humain.

Le mot est d’ailleurs au centre du film. Le coup d’état des Yonix amène les autres robots à s’interroger sur leur propre statut. Qu’est-ce qu’être « humain » ? Qu’appelle-t-on un comportement humain ? L’adjectif peut-il s’appliquer à des êtres faits de boulons et de tôle ? Le fossé censé séparer l’homme de la machine n’a jamais cessé d’intéresser le 7e art, qui a trouvé dans la science-fiction un miroir capable de refléter les angoisses de l’Humanité face au fantasme de sa propre perte. Jean-Pierre Jeunet s’empare de questions classiques et livre une réflexion cinématographique aussi comique que dévastatrice. Il dynamite la science-fiction traditionnelle et donne lieu à un film unique en son genre. Big Bug apparaît ainsi, au fur et mesure, comme une œuvre pleine d’une énergie folle, sorte de nanar 2.0 bourré d’effet visuels et de trouvailles en tout genre.

Un chef-d’œuvre d’autodérision critique

Big Bug est une comédie ouvertement dystopique. Les couleurs flashies et bariolées laissent voir un univers grotesque à l’artificialité assumée. L’œuvre est placée sous le signe de l’autodérision critique. Les décors paraissent fait de bric et de broc. Le fond vert digitalisé côtoie l’invention artisanale. Loin de posséder la carrure des Replicants de Blade Runner (1982) les Yonix sont des êtres aussi cruels que stupides. Habitué aux rôles de méchants, François Levantal singe à la perfection le mélange de bêtise crasse et de méchanceté gratuite qui sied au caractère de ces robots tueurs. Jean-Pierre Jeunet confie à ses comédiens le choix d’exacerber les traits de leurs personnages. On pense notamment à l’interprétation de Claire Chust.

En incarnant la naïve Jennifer, l’actrice hérite d’un rôle assez similaire à celui qu’elle incarne déjà dans Scènes de ménages. La comédienne joue sciemment avec l’image de la jeune fille écervelée qu’elle incarnait à l’origine dans Problemos (2017). Cette dimension caricaturale se ressent également dans le jeu des autres comédiens. L’accent méridional à la Raimu de Victor (Houssef Hadji), le lyrisme romantique un brin forcé d’Alice (Elsa Zylberstein) ou encore la galanterie feinte de Max (Stéphane De Groodt) apparaissent comme des détails caractéristiques qui viennent s’ajouter à la galaxie des héros loufoques et imparfaits du cinéastes. L’aspect fortement théâtralisé de l’interprétation s’agence parfaitement à l’univers décalé du réalisateur.

En proposant une immersion dans notre avenir proche, le réalisateur interroge la condition (future) de l’humanité et de son propre cinéma. Big Bug est une œuvre qui frôle la frontière de l’auto-parodie. Jean-Pierre Jeunet teste les limites de son propre style. Ce faisant, il donne lieu à une performance cinématographique tous azimuts où cynisme et comédie, science-fiction et parodie, se mélangent, en évitant de placer son film du côté du sempiternel discours moralisateur.

Bande-annonce – Big Bug

Fiche techniqueBig Bug

Réalisation : Jean-Pierre Jeunet

Scénario : Jean-Pierre Jeunet et Guillaume Laurant

Société de production : Eskwad et Tapioca Films

Société de distribution : Netflix

Interprétation : Elsa Zylberstein (Alice), Isabelle Nanty (Françoise), Stéphane De Groodt (Max), Claude Perron (Monique), Youssef Hajdi (Victor), Claire Chust (Jennifer), Alban Lenoir (Greg)

Durée : 1h51

Genre : comédie, science-fiction

Sortie : 11 février 2022

Pays : France

Note des lecteurs0 Note
3.4

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