« La Démocratie disciplinée par la dette » : jusqu’à quand ?

Chargé de recherche au CNRS, Benjamin Lemoine s’intéresse depuis plusieurs années aux dettes publiques et aux écheveaux systémiques qui les sous-tendent. Avec La Démocratie disciplinée par la dette, il revient à la fois sur les inégalités économiques, l’influence politique antidémocratique des créanciers et la nécessité de maintenir des safe assets comme lubrifiant de l’économie financière mondialisée.

De Paul Krugman à Frédéric Lordon en passant par Thomas Piketty ou Bruno Tinel, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer le carcan des dettes publiques et des politiques austéritaires censées en assurer le remboursement. Déjà auteur de L’Ordre de la dette (La Découverte), Benjamin Lemoine se penche cette fois sur la manière dont les obligations d’État (OA) viennent altérer la démocratie, résultat des privilèges que s’octroie, au bout de la chaîne, une aristocratie financière au détriment d’investissements publics et de dépenses sociales pourtant profitables à une majorité de citoyens. Le chercheur au CNRS explique aussi que les accommodements à l’œuvre ces dernières années – quantitative easing, taux d’intérêt négatifs, OMT, etc. – ne sont que provisoires et servent avant tout à garantir la pérennité d’un système globalisé pour qui une dette publique sûre et liquide constitue un adjuvant indispensable.

Au cours d’une démonstration implacable, et enrichie de propos de première main, Benjamin Lemoine revient brièvement sur le processus de privatisation de la dette publique, sur la prépondérance actuelle du marktvolk (le marché) sur le straatvolk (le peuple), pour reprendre la terminologie de Wolfgang Streeck, ou encore sur les interventions de la Banque centrale européenne en matière d’assouplissement quantitatif afin d’éviter un effondrement du système de la dette et dans l’espoir de pouvoir revenir au statu quo ante. Ce qui ressort de La Démocratie disciplinée par la dette, c’est une forme de cynisme intéressé, qui encadre la volonté générale telle que théorisée par Jean-Jacques Rousseau à travers les arguments fallacieux de la gestion des finances publiques « en bon père de famille ». Pour que la dette continue de « rouler » sans heurts, il faut libéraliser l’économie, annihiler les entraves sur le marché du travail, restreindre les dépenses sociales, privilégier les taxes à la consommation par rapport à celles s’appliquant au patrimoine ou aux revenus…

Surtout, au cœur de sa réflexion, et cela irrigue l’ensemble de ce court essai, Benjamin Lemoine énonce les mécanismes à travers lesquels une aristocratie financière met l’État et son peuple en coupes réglées. Les détenteurs de dettes souveraines votent avec leur portefeuille : en achetant les titres émis par les États, eux-mêmes analysés et notés par des agences spécialisées, ils exercent une influence silencieuse, matérialisée par le taux auquel ils consentent à leur accorder leur confiance – et à leur prêter leur argent. Pour que ce taux demeure au plus bas, le pays qui émet des OA doit observer des politiques en adéquation avec les consensus de Washington et de Bruxelles. Et si par malheur les urnes accouchent d’un gouvernement hostile, ou dit « radical », à l’exemple de Syriza en Grèce, la dette et ses mécaniques sous-jacentes s’emploieront à discipliner les inflexions démocratiques amorcées… Mieux : les détenteurs de la dette publique, très majoritairement issus des classes supérieures, sont rémunérés par l’État avec l’argent du contribuable, alors même qu’une politique keynésienne classique aurait voulu qu’ils soient précisément taxés pour financer les politiques de redistribution mises en place en faveur de ce même contribuable. La discipline, certains la ressentent probablement davantage que d’autres.

La Démocratie disciplinée par la dette, Benjamin Lemoine
La Découverte, février 2022, 160 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Les Systèmes de protection sociale face aux crises » : regards croisés

À travers une série de contributions consacrées à la pandémie, au climat ou encore au vieillissement démographique, l’ouvrage paru aux PUR observe avec acuité l'état et la lente métamorphose des systèmes sociaux. France, Japon : partout, la crise agit comme révélateur, accélérateur, et parfois même en tant que mise en demeure.

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.