Clair-Obscur : quand l’identité devient un mensonge

Le 10 novembre, Netflix mettait en ligne un film assez original, à la fois par son traitement et son sujet.
Clair-Obscur (titre original : Passing), réalisé par Rebecca Hall, met en scène les comédiennes Tessa Thompson et Ruth Negga, dans les rôles respectifs d’Irene et Claire, deux femmes métisses (selon toute vraisemblance), vivant à New-York dans les années 20. La particularité de leur histoire ? Si Irene accepte son ascendance afro-américaine, a épousé un médecin noir et vit à Harlem, Claire se fait passer pour blanche et s’est mariée à un homme d’affaires blanc et raciste. Lorsque les deux amies se recroisent après des années, Irene est stupéfaite par la nouvelle identité de Claire, et ne tarde pas à réfléchir à la sienne.
Clair-Obscur nous parle du « passing », soit ce phénomène consistant à se faire passer pour ce qu’on n’est pas et qui est historiquement lié au « white passing », à savoir se faire passer pour blanc pour échapper à une condition raciale qui pendant de nombreuses époques a rimé avec inférieure.

Clair-Obscur commence comme un film aussi singulier par sa forme que par son propos. Filmé en noir et blanc, au format 1/33, le long-métrage adopte les codes des vieux films. Sa lenteur pourra dérouter. Elle est pourtant propice à l’attention et à la réflexion.
Adapté du roman éponyme (en version originale) de Nella Larsen, publié en 1929, le film traite de la question du white passing d’une métisse qui, après des années isolée de sa communauté à se faire passer pour blanche, souhaite renouer avec ses racines par le biais de son amie retrouvée Irene. Claire, au début fière de ses capacités à sembler blanche, commence de plus en plus à souffrir de cette situation dont elle ne peut se sortir : elle est mariée et mère d’une enfant avec son mari blanc, mais surtout, et c’est là le problème, raciste envers ceux qu’il nomme « nègres ».
Ainsi, de plus en plus, elle s’invite chez Irene, à Harlem, au travers de laquelle elle vit par procuration comme une afro-américaine, loin des yeux de son mari, profitant allègrement de la vie mondaine d’Irene, impliquée dans la communauté noire.

Peu à peu, une fascination mutuelle naît entre ces deux femmes qui ne se comprennent pas et s’envient. En secret pour Irene, de manière affichée pour Claire. La première se sent blessée dans sa fierté, de voir que sa race a été ainsi rejetée par Claire, jetée aux oubliettes pour obtenir mieux : être blanche. Et pourtant, Claire ne s’en satisfait pas, alors qu’Irene se satisfait d’être noire, en est même fière, tandis qu’elle participe à la Renaissance de Harlem, alors surnommée « capitale mondiale de la culture noire ».
Dans le même temps, on sent derrière son agacement pour Claire, une forme de curiosité envers celle qui a osé, qui a réussi cet exploit de passer pour blanche, de duper un homme blanc, de mettre au monde une enfant métissée que tout le monde pense blanche.
Ainsi, sans jamais énoncer des vérités, Rebecca Hall nous fait lire entre les paroles de ses personnages. D’un côté la lassitude et la bêtise de Claire, de l’autre la condescendance et la justesse d’Irene. La situation est complexe : Claire a jugé qu’une existence noire avait moins de valeur qu’une existence blanche dans la peur. Irene, quant à elle, s’est enorgueillie de sa différence, qu’elle compte bien ériger au même statut que la supérieure blancheur. Si l’acte de Claire est si insensé, pourquoi bouleverse-t-il à ce point Irene ?

Rebecca Hall, actrice britannico-américaine, passe derrière la caméra pour réaliser ce film qui résonne avec sa propre identité. Petite-fille d’un Afro-américain qui se faisait parfois passer pour Blanc, fille de la cantatrice métisse Maria Ewing, Rebecca Hall apparaît blanche. Elle réalise un film très juste, aussi bien en termes de mise en scène que de scénario. La distribution, menée par Tessa Thompson et Ruth Negga, est du même niveau : on suit ces personnages très crédibles, dans cette situation pourtant incongrue, sans savoir où elle aboutira. Deux mentions spéciales : la bande-son qu’on doit à Devonte Hynes, et le phrasé rétro des actrices, qui sonne superbement.

Au final, se servir d’un matériel ancien (roman des années 20) pour parler d’une problématique somme toute très actuelle est un excellent moyen d’instaurer une distance nécessaire à la prise de recul.
Passing (Clair-Obscur) n’est pas qu’une fiction : dans une société très clivée, l’identité raciale est encore aujourd’hui une question complexe comme en témoignent les abus de langage. Race, racisé, racé, minorité ethnique, personne blanche ou non caucasienne… Le flou demeure et un long-métrage comme Clair-Obscur est une ouverture à l’Autre, à la réflexion et à la considération de l’autre et de ce que son identité implique sur son existence.

Bande-annonce : Clair-Obscur

Fiche technique :

Titre : Clair-Obscur (Titre original : Passing)
Réalisation : Rebecca Hall
Casting : Tessa Thompson, Ruth Negga, André Holland, Bill Camp
Scénario : Rebecca Hall
D’après : Passing, roman de Nella Larsen (1929)
Pays d’origine : Etats-Unis
Genre : Drame
Durée : 98 minutes
Date de sortie : 2021

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Sarah Anthony
Sarah Anthonyhttps://www.lemagducine.fr
Ecrivain et artiste, Sarah Anthony est copywriter freelance et a écrit au Mag de 2020 à fin 2023, elle y a notamment été responsable de deux rubriques : Arts & Culture (qu'elle a créée) et Séries. Son premier roman, La Saison sauvage, est disponible aux Editions Unicité depuis le 6 décembre 2022. Au sein de la rubrique Arts & Culture, Sarah a créé en janvier 2021 une chronique illustrée : l'Abécédaire artistique, qui a comptabilisé jusqu'à 20 000 lecteurs certains mois. En octobre 2023, l'Abécédaire artistique a été publié en livre et la chronique a pris fin en décembre de cette même année. Sarah Anthony se consacre désormais à l'écriture de son second roman. Plus d'infos : https://sarahanthonyfineart.com

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